Le patrimoine artistique et culturel demeure fragile, car insuffisamment protégé et difficilement transmissible aux nouvelles générations
Artistes, associations et acteurs culturels continuent d’ alerter par rapport à ce qu’ils qualifient “d’engagement institutionnel insuffisant” dans le développement du secteur. L’absence d’une stratégie nationale clairement définie limite la mise en place d’actions durables capables d’accompagner la création, la diffusion et la professionnalisation artistique.
Depuis des années, il n’y a presque pas de budget consacré à la Culture et cela réduit les initiatives dans le secteur des arts et de la Culture à des actions ponctuelles, souvent dépendantes de financements extérieurs ou de la seule volonté des associations. Cette situation empêche l’émergence d’une véritable activité culturelle pourtant reconnue, sous d’autres cieux, comme un levier de développement social et économique.
Selon le rappeur et patron du label Watwaniya Production, Cheikh MC, le principal défi auquel fait face le secteur culturel réside, en premier lieu, dans le déficit de considération institutionnelle. Pour lui, la Culture ne semble pas encore être pleinement reconnue comme un “levier stratégique” de développement national, apte à contribuer à la cohésion sociale, à l’épanouissement d’une économie créative et au rayonnement international du pays.
La question de la transmission du patrimoine musical illustre particulièrement cette carence. Existe-t-il aujourd’hui un effort institutionnel pour préserver et valoriser cette musique patrimoniale? La réponse, selon de nombreux acteurs du terrain, est préoccupante : “Malheureusement, non. J’ai participé à plusieurs rencontres avec la Direction générale de la Culture, des studios et des associations pour réfléchir à un projet de loi sur les industries culturelles et créatives. Mais, à mon grand regret, cela n’a abouti à rien jusqu’à présent.
Techniquement, nous manquons de tout : pas de centres culturels ni de maisons associatives. Les associations poussent comme des champignons, mais elles n’ont pas de lieux pour se réunir et mener leurs activités. S’il existait une vraie loi pour encadrer le secteur culturel, nous aurions réglé bien des problèmes”, reconnaît, à ce propos, le directeur régional des Arts et de la Culture à Nzduani, Farid Rachad.
Absence d’infrastructures
L’un des principaux obstacles demeure le manque d’infrastructures dédiées. Dans plusieurs localités, les artistes ne disposent ni de salles de répétition, ni d’espaces d’exposition, et encore moins de centres culturels répondant aux normes des prestations scéniques. Cette absence de lieux institutionnels fragilise les initiatives locales et limite les possibilités de formation, de création collective et de diffusion artistique. Paradoxalement, le tissu associatif culturel ne cesse de croître.
Mais sans accompagnement public ni espaces adaptés, ces structures restent précaires et peinent à se pérenniser. En fait, l’énergie créative existe, mais la défaillance d’une architecture institutionnelle ne lui permet pas de s’épanouir comme il se doit. Depuis des années le seul guichet véritablement opérationnel, capable d’offrir aux artistes un cadre professionnel et une reconnaissance institutionnelle, demeure celui de l’Alliance française de Moroni (Afm), dont la salle de spectacle répond aux standards techniques et artistiques requis avec cependant des places très limitées.
Autrefois, la salle Al Camar, située au cœur de la capitale, constituait pourtant un espace central d’accueil des manifestations culturelles et artistiques. Lieu emblématique de diffusion et de rencontre entre créateurs et publics, elle a longtemps été un pilier de la vie culturelle nationale. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, marquée par le déclin de ses infrastructures entre autres.
Au-delà des infrastructures, le manque de cadre légal constitue une autre faiblesse majeure. La protection des œuvres artistiques continue d’être un rêve. Cette situation expose les créateurs à des conflits récurrents liés notamment à la propriété intellectuelle.
Vide juridique
Cette absence de législation sur le droit d’auteur freine la professionnalisation du secteur, car sans reconnaissance juridique des créations, les artistes restent privés de revenus structurés, d’exploitation légale de leurs œuvres et de perspectives économiques durables. “On parle souvent de cadre légal pour les artistes, mais rien n’est encore écrit ni appliqué. J’ai déjà reçu plusieurs plaintes entre associations à Mtsamdu, Domoni ou encore Tsembehu concernant la propriété de chansons ou de noms de groupe.
Souvent, le tribunal se déclare incompétent, faute de loi sur le droit d’auteur. Ce vide juridique est particulièrement préoccupant. Les associations sont reconnues par l’Etat, avec l’octroi d’un statut et d’un récépissé, mais rien de plus. Nous avons besoin, de manière urgente, d’un cadre légal clair pour protéger nos artistes”, martèle-t-il. Les artistes ne cessent de s’indigner face à l’absence de politiques culturelles aux Comores.
L’année dernière, le président du Centre de création artistique et culturel des Comores (CCAC-Mavuna), Soumette Ahmed, s’était emporté publiquement face à la longévité des responsables culturels dans l’administration publique “alors qu’ils n’y font rien”. “Des personnalités défilent au poste de ministre de la Culture sans conviction ni volonté. Aucune réflexion, aucun projet, pas de volonté, rien”, estime-t-il.
Cependant, selon un agent de la Direction générale de la Culture, “ces dernières années, le budget destiné aux arts et à la culture a augmenté et les autorités publiques arrivent désormais à subventionner certains événements, comme Gombesa ou Medina festival”.“Quelles initiatives sont proposées pour soutenir la création locale?
Quels dispositifs existent pour identifier les besoins réels des artistes et structurer leur développement professionnel?”, s’interroge le rappeur, Cheikh MC, par rapport au rôle concret des institutions culturelles dans l’accompagnement du secteur.
Il rappelle que «l’absence de vision stratégique, combinée à la faiblesse des ressources budgétaires et à un manque de coordination institutionnelle, entraîne des conséquences directes pour les artistes à savoir la précarité professionnelle, la difficulté à vivre de son art, l’absence de diffusion des œuvres et le manque de reconnaissance du métier artistique».

