A travers son premier roman, «Dans la peau d’une autre», l’auteur plonge le lecteur dans des réalités souvent tues : violences sexuelles, prostitution, violences psychologiques et hypocrisie sociale. Dans l’entretien qui suit, il revient sur les motivations qui ont guidé son écriture, évoque le personnage de Bahati, «symbole de résilience», et défend une littérature «capable d’éveiller les consciences» sans prétendre apporter des réponses à tout
«Dans la peau d’une autre» aborde des sujets sensibles comme les violences sexuelles, la prostitution et l’hypocrisie sociale…
Parce que le silence protège rarement les victimes. Il protège surtout ceux qui commettent les violences. En tant que membre de la cité, je me suis senti investi de la responsabilité de mettre des mots sur des réalités que l’on préfère souvent taire. Comme beaucoup, j’ai été témoin de violences faites aux enfants et, plus largement, aux femmes.
En tant que père, je veux laisser une trace de ma position sur ces questions et transmettre à mes enfants les valeurs que je défends. J’ai voulu prêter ma voix à celles et ceux que l’on réduit trop souvent au silence ou que l’on juge avant même de connaître. Mon objectif n’était pas de provoquer, mais d’inviter chacun à réfléchir. Si la littérature ne peut pas changer le monde à elle seule, elle peut au moins contribuer à changer notre regard sur les autres.
Que représente le personnage «Bahati» à vos yeux?
D’abord toutes ces personnes qui portent un traumatisme en silence. Je pense aux enfants victimes de violences, notamment de violences sexuelles, qu’elles aient été commises par un proche ou par une autre personne, et qui, pour diverses raisons, n’ont jamais trouvé la force de parler. A première vue, Bahati peut sembler fragile. Pourtant, à mes yeux, elle est avant tout une figure de résilience. Malgré les blessures qu’elle porte, elle continue d’avancer. Elle rappelle que l’on peut être profondément meurtri sans jamais perdre totalement son humanité.
Ensuite, toutes ces femmes de nos familles qui ont, parfois, subi des violences sans jamais pouvoir les dénoncer. Aujourd’hui, de plus en plus de victimes prennent la parole, et c’est une évolution essentielle. Mais il ne faut pas oublier celles qui ont vécu ces violences à une époque où le silence était presque une obligation, où la parole des victimes était rarement entendue, parfois même remise en cause.
A travers elle, je pense également à toutes les personnes qui vivent encore sous l’emprise de violences psychologiques, qu’elles soient exercées par un conjoint, un compagnon ou même par leur propre entourage. Ces blessures sont souvent invisibles, mais elles détruisent tout autant des vies. Bahati est aussi un message d’espoir. J’aimerais que chaque victime puisse comprendre, à travers elle, que la honte ne lui appartient pas. La faute n’est jamais celle de la victime, elle appartient toujours à celui qui commet la violence.
Enfin, Bahati interroge notre regard, de manière générale, sur notre manière de juger les autres. On réduit souvent une personne à ce qu’elle fait ou à ce qu’elle a subi. Pourtant, Bahati est cultivée, sensible, croyante et profondément humaine. Son parcours rappelle qu’une personne ne se résume jamais à une étiquette. Derrière chaque histoire, il y a un être humain, avec sa dignité, sa foi, ses contradictions et son désir de vivre. C’est sans doute ce que Bahati nous invite à ne jamais oublier.
Qu’aimeriez-vous que le lecteur garde une fois le livre refermé?
Qu’il referme ce livre avec davantage d’empathie. Que, désormais, il regarde les autres avec un peu moins de certitudes et un peu plus d’humanité. J’aimerais aussi qu’il se pose une question simple : que savons-nous réellement de la vie de la personne que nous avons en face de nous? Enfin, si ce roman peut rappeler à une victime qu’elle n’est ni coupable ni seule, alors il aura atteint l’un de ses objectifs les plus importants.
Avez-vous rencontré des difficultés ou des réticences en écrivant un roman qui aborde de tels tabous?
La plus grande difficulté a été de respecter la consigne d’écriture qui m’avait été donnée. Je devais parler de Madjadjuu tel que je l’avais connu pendant mon enfance, puis montrer ce qu’il devenait au fil du temps. Finalement, je ne suis pas resté entièrement fidèle à cet exercice. Je devais m’inspirer de La Cité de Dieu, de Paulo Lins. Avec le recul, je me rends compte à quel point Soeuf Elbadawi avait du flair. Que dire? C’est l’expérience. Il avait raison, quelque part.
Des proches qui vivent encore dans ce quartier de Moroni me disent aujourd’hui que le quartier n’est plus tout à fait celui que j’ai connu. Une certaine violence s’y est installée. En même temps, j’aime rappeler qu’à l’époque où j’y vivais, nous n’avions pas forcément des grands rappeurs comme Aydi, des danseurs bourrés de talent comme Haitham ou d’autres jeunes qui, aujourd’hui, montrent une autre image du quartier. Cela étant, il faut aussi reconnaître que ce n’est pas seulement Madjadjuu qui a changé : c’est le pays dans son ensemble qui connaît de profondes mutations.
Une forme de violence semble s’installer durablement dans de nombreux espaces de la société. Je n’ai pas forcément d’explication définitive sur les causes de cette évolution, mais je trouve cette situation profondément préoccupante. En ce qui concerne les tabous, oui, je me suis longtemps autocensuré. Certains passages me paraissaient trop crus, voire vulgaires. Puis j’ai compris qu’on ne pouvait pas traiter de telles réalités sans accepter d’aller jusqu’au bout de leur vérité.
A force de vouloir atténuer certains passages, je me retrouvais avec des scènes déconnectées de leur contexte et qui perdaient leur sens. J’ai donc choisi d’assumer cette réalité parce que c’était la seule manière de rester honnête envers les personnages et envers les victimes dont le roman porte, en partie, la voix.
Quel regard portez-vous sur la place de la littérature dans l’évolution des mentalités aux Comores?
Je ne crois pas que la littérature ait le pouvoir de transformer une société à elle seule. En revanche, elle a cette capacité extraordinaire de faire naître des questions, de susciter le doute et de nous obliger à regarder des réalités que nous préférons parfois ignorer. Aux Comores, comme ailleurs, les écrivains ont un rôle à jouer. Non pas celui de donner des leçons, mais d’ouvrir des espaces de réflexion. A mes yeux, la littérature est avant tout un lieu de liberté. Elle nous autorise à poser des questions difficiles sans prétendre détenir des réponses à tout.
Avez-vous d’autres projets d’écriture?
Oui, j’ai plusieurs projets d’écriture. Tout d’abord, j’aimerais laisser une trace de mon parcours dans le slam. Cet art a occupé une place importante dans ma vie et j’ai déjà commencé à travailler sur un ou plusieurs recueils de textes mêlant slam et poésie. A mon sens, publier un livre ne marque pas la fin d’un projet, mais le début d’une nouvelle aventure. Mon ambition est de faire vivre ce roman au-delà des librairies, afin qu’il puisse toucher un public le plus large possible. J’aimerais que cette histoire puisse parvenir à tous à travers d’autres formats, afin que le message qu’elle porte soit accessible au plus grand nombre.
J’ai commencé à poser les bases d’un nouveau projet romanesque, qui s’inscrit dans le prolongement de cet univers. Il est encore trop tôt pour en parler en détail. Je préfère laisser le temps à l’écriture de faire son œuvre. Pour l’heure, toute mon énergie est consacrée à la rencontre entre Dans la peau d’une autre et ses lecteurs. J’espère ensuite pouvoir donner vie aux autres projets qui m’habitent et continuer, à travers l’écriture, à raconter des histoires qui interrogent la société.

