La danseuse recourt à l’art pour dénoncer le silence, interpeller les consciences et réclamer plus de justice au de la société
Ce ne sont pas de simples photographies. Ce sont des regards qui accusent, des corps qui racontent et des silences qui deviennent, enfin, des cris. Avec Amani yangu («la paix»), la danseuse et artiste Naïla’s, en collaboration avec le photographe, Djamal, signe une création artistique qui refuse de détourner le regard face aux violences faites aux femmes dans leur pays.
Dans un contexte où les victimes sont, encore trop souvent, sommées de se taire tandis que leurs agresseurs bénéficient de l’indifférence parfois collective, le photographe fait le choix de transformer son objectif à miroir où le Comorien peut facilement regarder son indifférence sur le harcèlement, le viol, le féminicide ou encore la violence dont la femme fait face au quotidien.
«Certains ne se rendent pas compte, mais la vie de la femme comorienne est devenue tellement triste. Sur les réseaux sociaux, elle est constamment dénigrée et jugée pour tout et pour rien. Il existe même des pages créées uniquement pour salir l’image de la femme comorienne.
Quand on voit ce qui s’est passé avec Hikma ou Naicha, rien n’a vraiment été pris au sérieux. Les gens ne mesurent pas ce qui s’est réellement passé alors que, chaque jour, nous nous réveillons avec de nouveaux cas de viols et de violences. Mon combat a toujours été de dénoncer ces comportements en tant que femme, artiste et danseuse», déplore Naïla’s.
Il faut rappeler que derrière chaque affaire qui enflamme quelques jours les réseaux sociaux avant de sombrer dans l’oubli, il y a des vies brisées, des familles meurtries et une société qui semble avoir appris à vivre avec l’inacceptable.Cela fait un moment que les insultes en ligne contre la femme comorienne sont devenues un spectacle. Le harcèlement numérique est banalisé et les victimes sont interrogées sur leur tenue, leur comportement, leur vie privée, pendant que les auteurs disparaissent derrière le brouhaha des commentaires.
«Il faut agir»
«Pour changer et faire face à ces agressions, il faut agir. Eduquer, appliquer les lois comme il se doit. C’est ainsi que la femme comorienne pourra prospérer et se sentir protégée. Aujourd’hui, des jeunes ne savent même pas ce qu’est une violence. Ils ont besoin d’être éduqués. Il faut hausser le ton, ne jamais garder le silence, car le silence protège les violences. Le silence n’est jamais neutre. Il protège rarement les victimes. Il protège surtout ceux qui violent, qui harcèlent, qui humilient et qui continuent d’agir parce qu’ils savent qu’ils seront vite oubliés», rappelle-t-elle.
Aux Comores, les campagnes de sensibilisation se succèdent, les discours officiels se multiplient et les journées internationales reviennent chaque année avec les mêmes promesses. Pourtant, les violences persistent. Les réseaux sociaux continuent de devenir des tribunaux populaires où les femmes sont condamnées avant même d’être entendues. Les auteurs, eux, disparaissent souvent dans le silence.
A travers Amani yangu, l’artiste pose une série d’interrogation. «Quand est-ce que la femme comorienne aura la paix? Quand arrêtera-t-on de juger? Quand arrêtera-t-on de salir des noms sur les réseaux sociaux? Quand le voile ne sera plus un sujet de polémique, tout comme le fait de ne pas le porter? Quand être mariée ou non ne définira plus notre valeur». Ces interrogations dépassent largement le cadre d’une exposition photographique. Elles renvoient à une société qui continue trop souvent à mesurer la valeur d’une femme à travers le regard des autres plutôt qu’à travers sa dignité.
Pour la danseuse et mannequin, Amani yangu ne s’arrête pas avec cette série de clichés. Ce projet se veut le point de départ d’une démarche artistique plus ambitieuse. Après les photographies, viendront une résidence de création puis un spectacle vivant. Un espace pensé pour raconter, écouter, réparer et transformer la douleur en mouvement. Car l’art n’efface pas les blessures. Il leur donne un visage. Il leur donne une voix. Et parfois, il oblige une société entière à regarder enfin ce qu’elle refusait de voir.


