Le Centre national de documentation et de recherche scientifique (Cndrs) a soufflé ses quarante-sept bougies le lundi 12 janvier dernier. Une célébration à la fois sobre et dense, rythmée par une journée portes ouvertes et une table ronde consacrée à un enjeu désormais intime et collectif : «Les enfants face au numérique : défis actuels et perspectives d’avenir pour les familles». Dans les couloirs du savoir, les écrans ont cessé d’être de simples miroirs lumineux, ils sont devenus matière à débat, à vigilance et à espérance.
Autour de la table, chercheurs, anthropologues, muséologue, pédagogues et acteurs sociaux ont croisé leurs regards pour comprendre comment le numérique façonne et parfois bouscule l’enfance comorienne. L’anthropologue Abderemane Wadjhi a ouvert des fenêtres d’opportunités : pédagogie augmentée, accès aux œuvres, circulation du savoir : «Le numérique transforme déjà nos vies. Apprendre, travailler, communiquer sont devenus plus facile. Aux Comores, il est parfois perçu comme un risque, un luxe ou une distraction.
Pourtant, bien utilisé, il peut devenir un accélérateur d’éducation, un soutien pour les parents, une chance pour l’école comorienne», a-t-il soutenu. A ses yeux, l’écran peut être une porte vers le monde, notamment la littérature. «80 % des œuvres classiques sont en ligne et libres de droits. Le temps passé à faire défiler des vidéos sur Tik-tok pourrait devenir un temps précieux de lecture». Mais, à l’heure actuelle, chaque promesse semble appeler à une prudence. Pour sa part, Nahere Soulé a mis en lumière les «risques» et «vulnérabilités» liés aux usages numériques, citant, notamment, «exposition précoce, contenus inadaptés, cyber-harcèlement».
Alerte
Le débat s’est, ensuite, élargi à la santé mentale et physique des enfants à l’ère du tactile avec Nahdhoit Ahamada Rachid, tandis qu’Aboubacar Ben Aboubacar rappelait une réalité tenace : les «inégalités sociales et la pauvreté». Sur le plan biologique et psychologique, Hayfaou Younoussa a décrit les effets d’un usage excessif des écrans : troubles du sommeil, fatigue visuelle, comportements altérés. Des signaux faibles qui, cumulés, deviennent des alarmes.
Dans le même souffle, Mohamed Mboreha Selemane a interrogé la famille comorienne face aux narratifs numériques : «Peu à peu, les jeunes négligent nos valeurs et les remplacent par des normes étrangères, parfois contraires à celles de la communauté. Cela peut conduire à une perte d’identité culturelle», devait-il avertir. Sans condamner le numérique, il a plaidé pour une «pédagogie familiale et un contrôle parental» accru, conditions d’un usage éclairé, responsable et bénéfique.
La table ronde a également mis en lumière une réalité de plus en plus préoccupante. Le cyber-harcèlement devenu monnaie courante sous nos cieux. Sur les réseaux sociaux et les plateformes de messagerie, insultes, moqueries, rumeurs ou diffusions d’images sans consentement touchent de nombreux jeunes. Souvent banalisées, ces violences numériques se déploient dans le silence, nourries par la peur, la honte et le manque d’information, tant chez les victimes que dans leurs familles.
Briser ce silence par la sensibilisation
Les intervenants et le public présent à cette table ronde ont appelé à briser ce silence. Informer les jeunes pour qu’ils sachent reconnaître et dénoncer le harcèlement, sensibiliser les parents et les éducateurs, mais aussi vulgariser les lois existantes et en renforcer le cadre si nécessaire. En effet, la protection sur le web n’est pas une atteinte à la liberté, elle peut être une boussole indispensable pour guider les enfants comoriens dans l’univers numérique, prévenir les dérives et préserver leur dignité.
A l’issue des échanges, une conviction s’est imposée : le numérique n’est ni ange ni démon. Il est outil, et comme tout outil, il demande la main qui guide et l’esprit qui veille. Au Cndrs, pour ses quarante-sept ans, le message a résonné comme une promesse, faire du numérique un allié de l’éducation, sans oublier l’humain derrière l’écran.
