Cette première édition a été l’occasion de distinguer, notamment, Mohamed Toihiri pour sa contribution pionnière au roman comorien

 

Un festival de littérature en terre comorienne est à saluer. Le tenir loin de Moroni est une prouesse. Présenté par le sociologue Msa Ali Djamal, c’est le pari, tenu, du «Festival littéraire de Chezani», qui a eu lieu les vendredi et samedi derniers dans la capitale du Mbwankuu.
Y ont fait le déplacement, entre autres, Mohamed Toihiri – qui a signé, en 1985, le premier roman en langue française écrit par un Comorien, l’écrivaine Loulou Saïd Issilam, le poète Mab Elhad, l’auteur Abdou Djohar et d’autres encore. Le thème retenu pour cette première édition était «le je et le nous dans le roman et la poésie».

«Un espace où on débat»

L’événement s’est tenu vendredi et samedi derniers dans un bangwe, une place publique. Il y eut bien évidemment quelques discours. Celui du directeur du festival, Salim Youssouf. Il dira : «ce festival n’est pas seulement une manifestation culturelle. Il est avant tout un projet de société». Et de poursuivre : «aux Comores, nous avons besoin de créer davantage d’espaces où l’on lit, où l’on écrit, où l’on débat, où l’on réfléchit, où l’on transmet les savoirs. Nous avons besoin d’encourager la créativité, l’esprit critique et l’amour de la connaissance».


Un autre a pris la parole. Amir Aboubacar, pour ne pas le nommer. Il dira, en langue nationale, sa fierté que le festival ait lieu alors qu’il est le président de l’Association Uoni, lui, le fils de Ndrude, une localité située à quelques kilomètres de Chezani. «Les mots, on écrit avec les mots. Ceux-ci peuvent réparer ou détruire», a-t-il déclamé. «À nos jeunes, privilégiez la guerre de salive. Le mot doit servir à débattre, à séduire, à courtiser. Il faut cesser avec la violence», a-t-il recommandé ayant, sans doute en tête, les épisodes particulièrement violents et douloureux qui ont émaillé cette région.

Vivats du public, distinctions...

Le mot comme «catharsis». Zamzam Elhad, slameuse de talent, a présenté Tsandza au public. L’autrice et des personnes dans l’assistance ont écrasé une larme ou deux. «Ce recueil date de dix ans. Pour certains, ce sont des écrits alors que pour moi c’était une renaissance», a cru devoir expliciter la jeune femme.Le ministre de l’Education, Bacar Mvoulana, avait fait le déplacement. Il a formulé ce vœu : «peut-être qu’un jour, certains d’entre vous prendront une plume, un ordinateur ou tout simplement un cahier pour raconter une histoire, exprimer une idée ou transmettre une voix».

 Car, a-t-il ajouté, «c’est ainsi que naît une littérature : lorsqu’une génération reçoit des histoires, les comprend, les transforme et décide à son tour d’en transmettre de nouvelles».
Des danseurs ont par ailleurs performé lors de cet événement. «Recevoir ne signifie pas répéter!», s’est écrié un performeur. «Nous avons nos questions, nos mots, nos colères», ont scandé, tour à tour, les membres de la troupe. Et de répéter tous en chœur : «Shezani, Shezani!», sous les vivats du public.


Le Festival littéraire de Chezani a aussi été l’occasion de distinguer cinq lauréats, «cinq figures de la littérature et de la transmission culturelle comorienne». Il s’agit de Mohamed Toihiri, distingué pour sa contribution pionnière au roman comorien. Zamzam Elhad a été primée dans la catégorie «Poésie émergente», Mlamali Abdallah l’a été dans celle du «Roman émergent». Boudouri Mohamed a reçu une distinction pour son travail autour du roman historique, «Tumpa, le destin d’une légende». Et enfin, à titre posthume, Tahir ben Al-Sayed Nasir, honoré pour sa «contribution à la littérature orale, à la poésie et à la transmission».

«S’inscrire dans la durée»

Mais que serait un événement de cette nature sans sa petite polémique? La présence de la notabilité dans le festival, une notabilité vêtue de ses habits d’apparat, n’est pas passée inaperçue pour certains observateurs. «Comment peut-on, d’un côté, faire de la littérature un espace de réflexion sur les hiérarchies sociales, les privilèges et les inégalités et, de l’autre, reproduire, au sein même d’un événement littéraire, les codes sociaux que cette littérature contribue à interroger?», a questionné l’écrivain et essayiste très actif sur les réseaux sociaux, Mladjao Abdoul Anlym.

Celui-ci a pris le soin de saluer l’initiative avant d’émettre sa critique : «réunir un nombre important de Comoriens autour de l’art et plus particulièrement de la littérature est une démarche suffisamment rare pour être soulignée. Un bravo sincère, accompagné de tous mes encouragements pour que cette belle initiative puisse se poursuivre et s’inscrire dans la durée».Pour l’auteure de ces lignes, rendez-vous est déjà pris pour la prochaine édition. En espérant que, d’ici là, des jeunes et des moins jeunes de la région et au-delà écriront des livres qui y seront présentés. Pour une littérature comorienne toujours plus foisonnante.