Des experts documentent l’art de ce savoir-faire ancestral afin de préserver un des symboles forts de l’identité comorienne
Le Centre national de documentation et de recherche scientifique (Cndrs), à travers son département du patrimoine, sillonne les îles de l’archipel du 23 au 26 février, dans une mission visant à documenter, protéger et transmettre ce véritable art du Kofia ya hazi, ce couvre-chef brodé.
Au-delà de la sauvegarde, c’est l’horizon international qui se dessine.
L’inscription du Kofia au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, représenterait une avancée majeure pour le patrimoine des Comores. Le Kofia n’est pas un simple couvre-chef. Il accompagne les cérémonies religieuses, les mariages, les fêtes traditionnelles. Il est un témoignage de dignité, de respect et d’appartenance et, à sa manière, une couronne populaire.“Si nous parvenons à faire inscrire ce patrimoine à l’Unesco, les Comores gagneront en visibilité et en attractivité touristique.
Après les médinas des Sultanats historiques des Comores ou encore le Zifafa, déjà inscrit, l’inscription du Kofia ya hazi serait une excellente chose. Ce n’est pas facile d’inscrire un élément au patrimoine mondial, mais c’est une belle opportunité pour notre pays. Nous allons travailler sans relâche pour y parvenir”, a soutenu le technicien chargé de la conservation du patrimoine culturel immatériel au Cndrs, Ahamada Youssouf.
Sauvegarder
Après une première étape à Mandza, dans le Bude, les experts nationaux ont sillonné les régions de Bambao et de Mbadjini, hier mardi 23 février. Appareils photo, caméras au poing et fiches d’inventaire en main, ils ont investi les ateliers de confection de mshadhari – le morceau de tissu destiné à recevoir les tous premiers travaux de confection – et échangé avec des confectionneuses de Kofia, recueillant témoignages, gestes et silences, là où l’aiguille danse encore sur le tissu blanc.
Selon le chef du département du patrimoine, Mohamed Mboreha Selemane, cette enquête de terrain mené dans le cadre d’un projet soutenu par l’Unesco et financé par le gouvernement japonais, s’inscrit dans une dynamique nationale, menée parallèlement à Ndzuani et à Mwali. L’objectif est de constituer un dossier solide en vue d’une sauvegarde urgente du patrimoine culturel immatériel que constitue le Kofia et de son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.
“Ce travail consiste à identifier et documenter les praticiens du Kofia afin de conserver ce savoir-faire. Certains affirment que le métier serait en recul, notamment à cause des copies industrielles. Nous remplissons des fiches d’inventaire dans le cadre d’une procédure de sauvegarde urgente”, expliqué Ahamada Youssouf.
De Mitsamihuli à Mbeni, de Bangwa à Nyambeni, les équipes vont à la rencontre de celles et ceux qui perpétuent cet art qui requiert un travail et des gestes minutieux au cours desquels chaque point de broderie devient une archive vivante, chaque artisan, un gardien de mémoire que le Cndrs tente de faire perdurer.
Le natif de Nyambeni dans le Mbadjini, Hamza Omar, confectionne entre huit et dix mshadhari par jour. “Je vends une pièce entre 7.500 francs pour les adultes et 5.000 pour les enfants et je suis disposé à transmettre mon savoir, moyennant une formation payante. Entre temps, j’aimerais augmenter ma production, notamment en acquérant une machine électrique pour répondre à la demande”, a-t-il confié.
Passion et inquiétude
Toujours est-il que la contrefaçon menace l’équilibre fragile de cet artisanat. Des copies à bas prix inondent le marché et fragilisent les artisans locaux. Halima Moulida, confectionneuse de Kofia, ne cache pas son indignation : “Il est inadmissible que notre Kofia soit asphyxié par des contrefaçons. Nous vendons un Kofia, fait main, entre 100.000 et 150.000 francs, tandis que les contrefaçons sont écoulées à… 5.000 francs. C’est décourageant. Si les pouvoirs publiques ne réagissent pas, nos dirigeants communautaires pourraient interdire ces copies lors des cérémonies culturelles et religieuses”, avance-t-elle comme solution.
Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le Kofia n’est pas qu’un héritage symbolique. C’est aussi un gagne-pain. Il nourrit des familles, soutient l’économie locale et incarne une fierté nationale. A mesure que l’enquête progresse, une certitude s’impose, sauvegarder le Kofia, c’est préserver un pan de l’âme comorienne.
Dans le fil blanc qui traverse la toile, il y a la mémoire des anciens, la patience des mères, la rigueur des maîtres artisans. Et, inscrire le Kofia au patrimoine mondial, serait lui garantir une postérité. Et rappeler au monde qu’au cœur de l’Océan Indien, un peuple brode encore un pan de son histoire et de son savoir-faire, point après point.

