La chanteuse comorienne signe un retour aux sources avec Afro Jazz Twarab Project, son dernier album, sorti en juin dernier. Dans cet entretien accordé à Al-watwan, “La voix des Comores” revient sur cette création enregistrée à Zanzibar, sa vision d’un twarab “modernisé” et les messages qu’elle porte à travers ses chansons
Que représente l’album Afro Jazz Twarab Project dans votre parcours?
C’est avant tout un rêve devenu réalité, grâce au soutien de mon ancien producteur, Emmanuel Chamboredon, et de mes fans. J’ai voulu rendre hommage aux groupes et aux artistes qui ont bercé mon enfance, tout en donnant au taarab, ou twarab en shikomori parlé, une dimension plus universelle. L’album mêle des compositions originales et des reprises. J’ai écouté énormément de chansons de ce répertoire avant de sélectionner celles que je souhaitais revisiter. Le choix a été difficile, tant notre patrimoine musical est riche.
Mais d’autres albums, dans ce style, sont déjà en préparation. Pour certaines chansons, comme Dunia de Mohamed Hassan ou Nyoshi, de son titre original Tsihasara aswilani nyoshi ufiya ndjizini, écrit et composé par feu Saïf Salem, puis interprété en comorien par Nassor Saleh, j’ai conservé la mélodie et les paroles, car elles restent d’une grande actualité. Pour d’autres, j’ai réécrit les textes ou proposé une véritable réadaptation, inspirée par une autre vision.
Peut-on parler d’une réinvention du taarab?
Je parlerais plutôt d’une modernisation. Si l’on écoute attentivement l’album, on remarque par exemple que le rythme de la batterie est différent, notamment au niveau de la caisse claire, avec une approche plus proche de la pop. Le piano apporte également des couleurs harmoniques inhabituelles dans le taarab traditionnel. L’objectif n’était pas de dénaturer cette musique, mais de lui offrir un nouveau son tout en respectant son identité.
Comment êtes-vous parvenue à marier le taarab traditionnel avec les influences du jazz?
Il faut rappeler que le taarab traditionnel est interprété avec des instruments comme le qanun, l’oud, le violon, le violoncelle, les percussions et l’accordéon. Aux Comores, nous y avons progressivement intégré la batterie et la basse. Je dirais plutôt que je l’ai ramené à sa source tout en lui ajoutant une touche de la sono mondiale. Le jazz est un langage de liberté. Il permet l’improvisation, la fusion des influences et l’apport de nouvelles couleurs musicales. C’est cette liberté que j’ai voulu intégrer avec subtilité, au service du taarab. Quant au gabusi, j’en joue très peu dans cet album. Je me suis surtout consacrée au chant, avec quelques percussions.
Pourquoi avoir enregistré cet album à Zanzibar?
Je souhaitais travailler avec des instruments acoustiques plutôt que des sons numériques. Je recherchais le son authentique et naturel des instruments du taarab. Les musiciens de Zanzibar possèdent un savoir-faire exceptionnel dans cette tradition. Leur interprétation apporte une authenticité et une sensibilité qui donnent toute son identité sonore à cet album.
Vos onze titres abordent plusieurs sujets de société. Quels thèmes souhaitiez-vous mettre en avant?
J’ai écrit et sélectionné ces chansons de Ngazidja. Elles parlent du quotidien de notre archipel : les grands mariages, la course à la richesse matérielle, la pollution, la corruption, les violences faites aux femmes et aux enfants, la délinquance, les addictions, la pauvreté matérielle mais aussi celle des mentalités.J’évoque également le courage de nombreux jeunes issus de familles défavorisées, la situation de Mayotte et des autres îles. Une chanson appelle aussi à unir la Tanzanie et les Comores. Ce sont des sujets qui me touchent profondément.
Votre projet est présenté comme une “création évolutive”. Que découvrira le public en octobre prochain au Festival des Possibles, à Mwali?
“Création évolutive”, cela signifie que certains solos évolueront au fil des concerts grâce à l’improvisation, tout en restant fidèles à l’esprit de l’œuvre. Le public retrouvera les mêmes chansons. Je l’invite d’ailleurs à les écouter dès maintenant afin de pouvoir les chanter avec nous lors du concert du 24 octobre, au Festival des Possibles de Nyumashuwa.
Vos chansons semblent permettre plusieurs niveaux de lecture. Y a-t-il un message caché dans vos textes?
Je préfère laisser chacun et chacune y trouver son propre sens. Les chansons peuvent être comprises différemment selon la sensibilité de chacun. D’ailleurs, certains enseignants à Mayotte utilisent déjà mes chansons en classe. J’ai été invitée à plusieurs reprises dans des lycées où les élèves avaient étudié mes textes avant d’échanger avec moi. C’est une immense satisfaction de voir que la musique peut aussi devenir un support de réflexion et de dialogue.

