Des studios de radio aux plateaux-télé en passant par la presse écrite, les voix cherchent à accorder les violons. Le débat est lancé
A Ndzuani, la musique est partout. Elle fait vibrer les ruelles, s’invite aux mariages, aux cérémonies religieuses, et même dans les marchés où les radios crachotent des refrains familiers. Elle est mémoire, émotion, identité et vie.Pourtant, sur les écrans du service publique de la télévision, Antenne de Ndzuani, sur les ondes locales ou dans les colonnes de la presse écrite, cette musique semble peiner, encore, à trouver toute la place qu’elle mérite. Entre manque de moyens, incompréhensions et absence de politique culturelle cohérente, les médias oscillent entre passion et désenchantement. Ils devraient être les gardiens et les témoins d’un patrimoine musical riche et vibrant, mais se trouvent fragilisés.
A l’Office de Radio et Télévision des Comores (Ortc), la rédactrice en chef de l’antenne de Ndzuani, Dinarzad Youssouf, réalise, souvent, des émissions, chaque fois qu’un artiste doit être mis en lumière. Sous sa houlette, l’émission Nyimbo na wayimbizi (Chanson et chanteurs) tente de conjuguer passé et présent, de donner une scène et de la chance aux jeunes talents tout en rendant hommage aux anciens. Mais “la tâche n’est pas facile”, assure-t-elle. Surtout lorsque certains artistes, toujours selon la responsable, persuadés que leurs diffusions génèrent des profits, réclament une rémunération pour leur passage à l’écran. “Nous n’avons pas de budget pour cela. Nous leur offrons de la visibilité, mais souvent on nous répond : vous passez nos images, où est notre part?”, confie-t-elle.
“Ce n’est pas assez!”
Ce malentendu, né d’un manque de dialogue, gêne la régularité des programmes musicaux du fait que “nous n’avons plus de jour fixe pour la musique comorienne et qu’il devient difficile de convaincre un artiste de partager son expérience”. Pour elle, il s’agit de travailler main dans la main ce qui serait un choix “gagnant-gagnant” : les artistes gagnent en visibilité, nous, nous-nous acquittons de notre devoir d’informer le public et, par la même occasion, nous nourrissons notre écran de leurs talents”.
A la radio de Ortc-Ndzuani, la musique locale résonne plus fort. L’émission Hira unambi invite les auditeurs à deviner les artistes derrière chaque morceau diffusé. Un jeu radiophonique devenu très populaire pour ne pas dire rituel. “Nous y réalisons également des reportages sur les musiciens, les anciens comme les nouveaux. C’est notre manière de valoriser la création locale et de garder vivante la mémoire du twarabu, notamment”, argumente, pour sa part, l’adjoint au chef d’antenne, Soilahoudine M’madi.
“Certes, les médias de la place mettent en avant notre musique, mais je trouve que ce n’est pas assez. En plus, il n’y a pas d’encouragement. Aujourd’hui, les interviews sont un peu partout. Bien plus grave encore, les médias se permettent de passer nos créations sans aucun droit d’auteur. Il est regrettable que, jusqu’aujourd’hui, on n’ait pas mis en place un dispositif de droit d’auteur dans le pays”, déplore l’auteur et compositeur, Bacar Dossar, qu’on ne présente plus sur la scène musicale à Ndzuani et sur l’ensemble du pays.
Battements de cœur
“Les médias ne donnent plus suffisamment de place à la musique locale. Ils préfèrent passer des chansons indiennes et autres sous prétexte que nous, on se fait vieux. Même à Radio Dzialandze, on ne passe plus mes œuvres”, s’inquiète, du haut de ses 72 ans, Abdallah Abou Mohamed Charif alias Alpha. Une autre émission, Swawuti ya wayimbizi, donne la parole aux musiciens dans toute leur diversité. Ici, la musique n’est pas un simple fond sonore, elle est un langage, un héritage, une signature culturelle. Aux côtés des médias nationaux, une dizaine de radios communautaires s’investissent, elles aussi, dans cette mission. Parmi elles, Radio Dzialandze, très suivie dans la capitale insulaire, Mtsamdu. Ici, l’animateur, Tex, a fait de la musique un pilier du quotidien : “Nous diffusons, chaque jour, des titres d’artistes locaux, et nous invitons quelques fois d’anciens musiciens à raconter leur parcours”, explique-t-il. Mais, lui aussi, observe une “évolution préoccupante”.
“On nous a oubliés!”
Pour lui, les jeunes se tourneraient de plus en plus vers des “sons venus d’ailleurs”. “Si des groupes comme Joujou des Comores ou Saif El watoine restent silencieux trop longtemps, alors que des artistes comme Goulam ou Soprano sortent des titres chaque mois, l’attention finit par se détourner. Les groupes mystiques de twarabu ne se renouvellent pas, ils reprennent, encore et encore, les mêmes titres”, s’inquiète Tex.
Malgré les obstacles, des journalistes, des producteurs et des animateurs continuent de porter la flamme. Chaque chanson diffusée, chaque artiste invité, chaque note enregistrée devient un acte de résistance culturelle. Dans un contexte où les politiques publiques manquent de souffle, les médias demeurent les derniers gardiens d’un patrimoine en mouvement et, de plus en plus, les vecteurs d’une mémoire collective.
A la croisée des traditions et de la modernité, ils rappellent que la musique n’est pas qu’un divertissement mais plutôt une façon de dire qui nous sommes. Et même quand les moyens manquent, même quand les micros se taisent, la passion, elle, continue de vibrer. Car à Ndzuani, la musique n’est pas seulement un art, mais les battements de cœur d’une île.


