Avec «L’éveil d’un Comorien», Salim Mzé Hamadi signe un ouvrage frontal, dense et sans complaisance. Un livre qui ne cherche ni à séduire ni à rassurer, mais à réveiller une société comorienne considérée comme trop longtemps habituée au murmure, à l’évitement, au rabâchage des mêmes schémas. L’auteur, comme on dit, «dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas», au risque de déranger.Le ton est donné dès les toutes premières pages. Il ne s’agit pas d’un simple diagnostic social, mais d’un appel à l’éveil. «Il ne suffit pas de vivre pour être éveillé». Selon lui, en effet, être éveillé, c’est accepter de regarder ce que l’on préfère ignorer, poser les questions interdites, rompre avec la peur héritée.«L’éveil n’est pas confortable. Mais c’est le seul chemin vers la liberté. Un peuple éveillé est un peuple qui ne se laisse pas endormir par la peur ni par les illusions. C’est un peuple qui se lève, non pas pour détruire, mais pour bâtir en conscience», affiche-t-il.
Pour l’auteur, la pensée critique aux Comores a trop longtemps été étouffée. Ici, contester l’autorité reste perçu comme un affront et remettre en question une décision comme une insolence. «Or, aucune démocratie ne peut prospérer sans débats ouverts. Il faut multiplier les espaces de réflexion : à la radio, à la télévision, dans les écoles, les mosquées, les places publiques et bien sûr, sur les plates-formes numériques. C’est par le débat d’idées contradictoires que se construisent les sociétés fortes», précise-t-il.
Une foi qui n’a pas peur des questions
Avec ses quinze chapitres, L’Eveil du comorien passe d’un sujet à un autre et chaque thématique parait aussi capital que l’autre. Dans un passage pour le moins osé, Salim Mzé Hamadi aborde la question religieuse. Il appelle à une foi ancrée dans l’amour, la miséricorde et la vérité. Une foi qui n’a pas peur des questions. Pour lui, la véritable spiritualité commence précisément là où la peur s’arrête. Il appelle à rompre avec une éducation religieuse fondée sur la menace et la culpabilité, pour enseigner une religion de paix, de réflexion et de liberté. Une religion qui éclaire les consciences au lieu de les enfermer.L’un des chapitres les plus marquants concerne les réseaux sociaux. Bien qu’ils soient perçus comme un mal nécessaire, ils sont analysés ici comme un bien collectif en devenir. Autrefois confinées aux cercles familiaux ou villageois, les discussions se déploient désormais sur la «place publique numérique».
ShiKomori oublié, corruption valorisée
Jeunes, femmes, intellectuels, citoyens lambda prennent la parole, débattent, contestent, proposent. Certes, cet espace est imparfait, parfois violent, pas nécessairement sans danger, souvent désordonné mais on ne peut nier le fait qu’il a ouvert une brèche : celle d’une conscience commune sur les enjeux nationaux. Pour Salim Mzé Hamadi, le défi n’est pas de faire taire ces voix, mais de les élever, afin que le débat devienne un outil de construction et non de division.
Autre thème central du livre demeure la marginalisation du shiKomori au sein du système éducatif. Si le français et l’arabe ont leur légitimité, l’absence quasi totale de la langue nationale à l’école pose une question identitaire profonde. «Pourquoi et comment réintégrer la langue nationale dans l’enseignement? Quels en seraient les bénéfices pour les élèves, pour la société, pour la culture comorienne dans son ensemble? Et à quelles formes de domination linguistique et culturelle l’école participe-t-elle en l’excluant», se demande Seush avant de soutenir que le shiKomori n’est ni une langue morte, ni une langue mineure : «c’est la langue du peuple, la langue des contes, des savoirs médicinaux traditionnels, des rites, de la sagesse populaire, des débats politiques communautaires», martèle-t-il.
«Sirikali kayiri sera»?
Le livre pose également un regard implacable sur la corruption devenue «norme inversée». Aux Comores, accéder à une fonction publique n’est plus perçu comme une opportunité de rendre service à la Nation, mais comme une opportunité d’enrichissement personnel. «Celui qui refuse de voler est regardé avec suspicion, parfois avec moquerie. Deux catégories d’opinions coexistent alors : ceux qui admirent le voleur pour son habileté, et ceux qui le condamnent en attendant leur tour. Une société où l’honnêteté est une honte ne peut espérer se redresser sans une révolution morale», tente-t-il de conscientiser.
Salim Mzé Hamadi démonte également le rapport quasi sacralisé à l’Etat. «Sirikali kayiri sera», (= L’Etat ne doit avoir peur de rien), résume cette soumission intériorisée. De ce fait, le président devient roi non par sa force, mais par l’abdication collective. Pour Seush, un homme seul n’a aucun pouvoir, il tire le pouvoir de ceux qui l’entourent des élites aux notables en passant par les chefs religieux, les hommes d’affaires, etc. Tant que les citoyens ne se reconnaîtront pas comme détenteurs de la souveraineté, le pouvoir continuera de s’imposer sans être questionné.
Opter pour une autre narration nationale
La blessure la plus profonde du livre se formule en une question simple et vertigineuse : «Comment une jeunesse prête à risquer sa vie en mer n’est-elle plus disposée à défendre la terre qui l’a vue naître?».Forte de près de 80 % de la population, la jeunesse comorienne ne tourne pas le dos à sa patrie, elle fuit le vide laissé par un Etat absent. Elle refuse de mourir pour un système qui l’ignore et la méprise.Pourtant, l’auteur ne cède pas au fatalisme. Il croit encore en cette jeunesse capable de se relever, de se rassembler et de mener un autre combat, non par les armes, mais par la force des idées, le courage collectif et la volonté de faire naître une «nouvelle» patrie.
L’éveil d’un Comorien n’est ni un pamphlet ni un manifeste politique. C’est une invitation à opter pour une autre narration nationale : celle qui ne nie pas la douleur, mais qui fait de l’espoir une force de propulsion. Une chose est sure : après la lecture de ce livre on pourra se dire : «le silence n’est plus une option».
