L’oeuvre traite principalement des douleurs intérieures et explore les traumatismes, les déceptions amoureuses ou sociales, et le poids des non-dits
Parut il y a un an chez KomEDIT, Nkeme za Iroho de Nusɓati Ɓushurwani, se distingue des autres ouvrages de par la langue utilisée : le shiKomori. Ce premier livre de l’autrice explore les parlers qui composent la langue comorienne et leurs diversités.Pour cette étudiante en Lettres puis en sciences du langage, écrire en shiKomori constitue un “acte de sincérité” : “Le shikomori est la langue de ma vérité. Je ne pouvais pas écrire ces poèmes autrement sans me trahir”, confie-t-elle. Selon elle, “certaines choses ne se racontent que dans leur langue, la langue dans et à travers laquelle elles ont été vécues, pour qu’elles soient vraies, authentiques, et dites avec toute la force qui leur faut, parce que, prises dans et avec leurs racines”.
Aujourd’hui, un an depuis la parution de l’ouvrage, alors qu’on lui avait fait croire que lire le shiKomori était un “défi”, Nusɓati Ɓushurwani dit constater avec étonnement que Nkeme za Iroho “mène sa propre vie” : “J’ai découvert que les gens ne lisent pas seulement avec leurs yeux, mais aussi avec leur mémoire. Pour moi, ce n’est pas une question de facilité mais de retrouvailles : on reconnaît une émotion avant même de déchiffrer le mot”. La jeune autrice exprime sa reconnaissance envers les Editions KomEDIT pour avoir accepté de publier son recueil “sans compromis”, en offrant à ses lecteurs, “une œuvre enracinée dans l’expérience intime et collective”.
“Des mots sur des maux”
Nkeme za Iroho, traduit une mise à nu profonde. On n’y parle de “cris qui ne font pas de bruits” et offre un récit mélodramatique concocté d’un peu de son vécu mais aussi, de son entourage, et de ce qui se passe dans la société. “Parfois, je ne savais pas si j’écrivais pour moi ou pour celles et ceux qui n’osaient pas parler autour de moi. Il y a un peu de ma vie entre ces lignes, c’est vrai”, reconnait celle qui pousse le lecteur à se demander “si ce n’est pas aussi un peu de la sienne”.
De l’amour à la colonisation, en passant par les violences sexuelles, les poèmes tels que Ikoza ou Shipandre sha nguo confrontent le lecteur à des réalités brutales. Dans le premier elle évoque le mal laissé par la colonisation : “Hadja, haritsamɓaza, harirantsi ntsa….na ntsa nasi raɓaki, ko ulalo yalifunya. Hadja, harindjia dja nkunguni, ngee, ngutsoriuma”, dénonce-t-elle. Dans le second, qui traite de la perte d’identité, Nusɓati Ɓushurwani parle du fait que le pays semble aller à tout va au point de le comparer à un “bout de tissu dont on ignore la couleur”. “Shipandre sha nguo shisho, kushindri ujua irange ya kwelu yayo, pvojana, shika mrututu na ukwelu wayo, leo sha dzasho mbuzi ya range pio, meso, karji dzatru; Mungu ɗe ajuao. Pvojana, shika na range na upvamoja wayo, meso Allahu yaâlamu”, décrit-elle ainsi, cet archipel toujours en quête d’identité et devenu un carrefour de plusieurs traditions.
Dans Tsitamani, elle évoque une douleur lancinante sans jamais la nommer : “Tsitamani nirongoe ziniudhio, ne tsi huka ulimi ɗe ulio mdziro, ɓe, tsozi linilengushia shifuɓani. Kula nahidjereɓu, ndziro ɗe nizionao, tsidjipara nafunga likauli”. Pour elle, ne pas nommer cette douleur est loin d’être une question de pudeur : “C’est un constat : certains maux sont des océans que les mots ne peuvent pas traverser à pied sec”, précise-t-elle, laissant ainsi, au lecteur, la liberté de compléter les vers avec sa propre douleur.
“L’amour entre vulnérabilité et trahison”
Interrogée sur le choix de ces thématiques, Nusɓati Ɓushurwani dit n’avoir pas voulu faire un livre qui soit juste “beau” : “Dans ma poésie, il y a des plaies qui saignent et des réalités qui font mal”, argumente-t-elle. C’est que, chez elle, la sincérité est une urgence : “Si l’on veut vraiment guérir, il faut accepter de regarder la blessure en face”. Outre les abus sexuels incestueux évoqués dans des titres comme Mwana ajuliwa shuwara, Unitowa dunia, ou encore Zinidjilia ndziro, le recueil a mis l’accent sur la dérive de la jeunesse dans Wanatsa walatsiha, décrivant dans Roho ya mdzadze, la douleur d’une mère face à la délinquance juvénile. Dans Ɓa hari ye tsi mungwana, elle écrit : “Maha mingapvi, utrwanani, warua? Maha mingapvi wapara trama? Maha mingapvi ndroso za moni wekoza, nawe iɗukuni, wasiha, nawe wedjuzisa, ɓa nɗa lipvi wakosa?”, faisant allusion à la maltraitance et à l’esclavage moderne que subiraient certains enfants dans la société comorienne. Derrière toute la douleur dépeinte, Nusɓati Ɓushurwani a accordé une place centrale à l’amour en oscillant entre passion et trahison.
Dans Shamba la pendo, Uku wa mparano, Kutru ou encore Tsiwana, elle apporte une touche de douceur à tous les maux décrits sans pour autant oublier les blessures qu’ils ont causées : “L’amour est le seul endroit où l’on accepte d’être vulnérable, mais c’est aussi là où la trahison fait le plus de ravages”, dit-elle. Dans pareilles situations, affirme-t-elle “la poésie devient alors un espace où ces contradictions peuvent cohabiter, où l’on peut dire “Je t’aime” et “Tu m’as fait mal” dans un même souffle”.


