Baourera : un nom qui raisonne comme un refrain ancien, un écho de fête, mais aussi de mémoire et d’amour. Depuis un demi-siècle
“Le chanteur Baourera s’est bien démarqué au sein des musiques traditionnels liées, notamment, au mgodro. Il a formé bien de bons artistes qui ont marqué la scène musicale à Ndzuani, tel que feu Papa l’Amour, qu’on ne présente plus. Je trouve qu’il est bon et a donné un bouffé d’oxygène à notre musique”, analyse l’auteur, compositeur et interprète, Bacar Dossar. A Ndzuani, il suffit de prononcer son nom pour que les regards s’illuminent.
Baourera. Un nom qui raisonne comme un refrain ancien, un écho de fête, mais aussi de mémoire et d’amour. Depuis qu’il a commencé la musique il ya près d’un demi-siècle, en 1978 exactement, sa voix accompagne la vie des Comoriens, de Mtsamdu ya Ndzuani à Moroni, de Fomboni à Dzaudzi ou encore au-delà des frontières. On le surnomme le showman du mgodro, tant il a su donner à cette danse une âme, une identité et une histoire.
“J’ai commencé la musique en 1978, dans le genre traditionnel”, raconte le maître, le regard perdu quelque part entre souvenirs et mélodies. “Pour moi, un pays, c’est avant tout une tradition, une Culture, une identité”. Mais l’origine de sa vocation, confie-t-il en souriant, tiendrait d’un coup du sort : “C’est grâce à une femme. L’amour rend fou”, lance-t-il, mi-sérieux, mi-amusé.
Un jour, il se rend chez cette dernière et, à sa grande surprise, il y trouve son mari. La jeune femme, gênée, cesse de lui parler. De cette blessure naîtra sa toute première œuvre : “Natsopvendza uje randzane”. Un titre qui fera grand bruit sur l’île. “Ce fut un déclic. La douleur s’est changée en musique”.
Des tambours de Mjamawe aux scènes des Comores
Après ce premier succès, Baourera enchaîne les compositions. Cinq morceaux plus tard, il rassemble autour de lui, des jeunes de son village natal, Mjamawe. Parmi eux, le regretté Papa l’Amour qui, lui aussi, a fait tant de biens à la musique comorienne. Ensemble, ils fondent Linga Musique, un groupe qui marquera longtemps l’histoire du mgodro : “Au début, nous n’utilisions que des instruments traditionnels, tambours, konga, kayamba, etc.
Puis, peu à peu, nous avons intégré des outils dits “modernes”. C’est ainsi que Linga Musique a pris son envol”, se rappelle-t-il encore, comme si c’était hier. Leur réputation franchit les frontières des îles. Le groupe Linga et son chanteur principal, Baourera, allait se produire en France, à La Réunion, à Madagascar et, bien sûr, dans la totalité les quatre îles comoriennes. “Nous avons même reçu une proposition de Salim Ali Amir pour enregistrer notre premier album à Moroni”, se souvient un Baourera, fier mais sans vanité.
L’amour comme “muse éternelle”
Dans sa voix résonnent les passions d’un homme pour qui l’amour est à la fois source d’inspiration et raison de vivre : “J’ai chanté l’amour, toujours l’amour et encore l’amour, car c’est bien elle qui nous fonde. Mais à notre époque, nous le chantions autrement. Avec pudeur, avec poésie. Aujourd’hui, les jeunes le disent plus directement, bien que la flamme reste la même”, glisse-t-il sans inimitié particulière. L’amour, chez Baourera, n’est jamais un simple sentiment, c’est un langage. Un espace où se mêlent le désir, la nostalgie et la sagesse.
Et lorsqu’il évoque ses textes, on sent la ferveur d’un poète : “J’ai plus de cent morceaux aujourd’hui, mais certains me sont plus chers, comme Mwana nyunyi”. Baourera est de ces artistes qui ont su faire de leur art de prédilection, en l’occurrence, le mgodro un art majeur. Ce rythme puissant, né du sol, des mains et des cœurs comoriens, porte l’identité d’un peuple : “Je me suis toujours battu pour que les jeunes comprennent l’importance de notre tradition. Je leur disais : aimez la Culture, soyez disciplinés, c’est comme ça qu’on avance!”, insiste-t-il.
Aujourd’hui encore, comme en défi au temps qui passe, sa voix demeure une boussole. Elle rappelle que la musique comorienne ne se limite pas à des notes, c’est une mémoire vivante, une émotion partagée, un souffle collectif. Et quand on lui demande ce qu’il retient de toutes ces années de scène, Baourera sourit, avant de conclure dans un murmure presque chanté, “La musique, c’est ma manière d’exister. Tant que les Comores vibreront, le mgodro vivra”.

