Face à l’absence de structures professionnelles et au manque de reconnaissance institutionnelle, beaucoup se tournent vers les cérémonies autour du mariage pour tenter de survivre. Au prix d’un certain renoncement artistique?
A Ndzuani, la musique résonne dans les ruelles, les places et les cœurs, mais rarement dans les… poches de ceux qui la font vivre. A l’heure où la musique s’impose comme un pilier identitaire, ici les artistes font face à une dure réalité avec l’absence d’une véritable économie du secteur. Malgré leur talent et leur passion, ils peinent à transformer leur art en source de revenu, en moyen de subsistance.
Entre manque de structures, cachets dérisoires, absence de droits d’auteur, studios précaires et rareté des scènes, vivre de la musique reste un rêve lointain.Dans son petit studio niché dans la médina de Mtsamdu, la capitale insulaire, les cris des passants et le brouhaha du marché laissent peu de place à la concentration.
“Beaux projets, retombées financières dérisoires”
Le patron de Mpiou Studio, fondé en 2013, y va sans détour : “Il est difficile de travailler dans la musique et espérer en vivre”. Autodidacte, il s’est formé sur le tas avant une formation de deux ans à Dar-es-Salam, en Tanzanie. A son retour, il tente de créer un label local. “Des artistes venaient de Ngazidja et de Mayotte pour enregistrer chez moi, mais économiquement, cela ne donnait rien. Les projets étaient beaux, les retombées financières dérisoires”. Désormais, il s’est recentré sur un marché plus “concret”, le harusi, autrement dit les œuvres musicales sur le mariage : “C’est ce qui fait vivre la plupart d’entre nous. Les mariages sont nombreux et payent mieux. Ainsi, grâce à la musique, je parviens à scolariser mes six enfants dans des écoles privées et à subvenir aux besoins de la famille”. Une réussite relative qui témoigne aussi bien d’un parcours courageux que d’un système précaire.
Avec des «si»
Pour le directeur régional des arts et de la Culture, Farid Rachad, il serait possible pour les musiciens de vivre de leur art si les institutions consentaient à soutenir ce secteur par des subventions régulières, même un slameur pourrait, alors, vivre de son art. “Les orchestres, eux, gagnent parfois des millions lors des grands mariages. Avec une meilleure structuration, la musique serait une profession viable”, est-il convaincu.
Sur l’île, les artistes naviguent dans un écosystème culturel déséquilibré. La créativité existe, le talent déborde, mais la professionnalisation reste un mirage. Le chanteur Gololo Chams, figure montante révélée par le concours Nyora, résume, ainsi, le paradoxe : “Certains s’en sortent, mais très peu. Le rap, le R’n’B et les musiques urbaines sont en déclin. Ici, les organisateurs préfèrent engager des artistes venus d’ailleurs. Du coup, les chanteurs locaux se rabattent sur les mariages. C’est le seul domaine à peu près rentable”.
Ce constat est partagé par de nombreux acteurs culturels. L’absence d’un circuit économique viable empêche la musique de se structurer. Les studios fonctionnent de manière artisanale, les radios locales manquent de moyens pour rémunérer la diffusion, et les espaces de concert sont rares.
Cette économie de survie pousse les artistes à jongler entre la passion et la nécessité. Le harusi devient, dans ces circonstances, une planche de salut, mais, regrettent certains, parfois, “malheureusement, au prix d’un certain renoncement artistique”.“Bien que le twarabu reste un des genres musicaux avec lesquels on peut, parfois, s’en sortir, les recettes générées restent dérisoires. Les artistes reçoivent à peine quelques billets de 500 ou 1.000 francs, une situation différente de celle observée à Ngazidja ou, souvent, le public donne sans compter. Il faudrait repenser entièrement l’organisation du secteur», insiste le chanteur, auteur et compositeur, Bacar Dossar. Selon lui, les choses se sont aggravées depuis que le ministère de la Culture a tourné le dos aux arts et la Culture : “Actuellement, nous sommes isolés et coupés du monde. Il n’y a plus de partenariats avec les pays voisins, comme la Tanzanie et c’est un réel problème”, s’alarme-t-il.
Et pourtant…
Pourtant, Ndzuani regorge de talents. Les initiatives des studios indépendants et la vitalité des jeunes créateurs témoignent d’un bouillonnement musical bien réel. Mais sans cadre juridique, ni soutien institutionnel, cet élan reste fragile. La plupart des artistes interrogés évoquent le manque de politique culturelle structurant, de droits d’auteur effectifs et de financement public transparent. “Il faut que les agences événementielles, les collectivités et les médias jouent leur rôle”, estime Gololo Chams avant de s’engager : “si nous étions programmés plus souvent, le public suivrait, et notre travail serait enfin reconnu à sa juste valeur”.
A l’image du Mpiou Studio, des dizaines d’initiatives locales essaient de bâtir un modèle économique durable pour la musique comorienne. Mais les obstacles restent nombreux avec le manque de formation, l’absence d’infrastructures modernes, la faiblesse du marché intérieur. Pour que la musique ne soit plus, seulement, un passe-temps ou une échappatoire et se hisse au niveau de “métier véritable”, il faudra repenser les circuits de production, de diffusion et de rémunération. Car à Ndzuani, particulièrement, la musique reste un souffle vital, un art qui continue de battre, malgré tout, entre les mains de ceux qui refusent d’abandonner.
Pour le producteur au Time Shnaydeur Prod à Domoni, “Maître Shnaydeur”, la musique peut être rentable à condition de savoir s’adapter. “Je travaille avec tout le monde, souvent à distance, ce qui me permet de maintenir une certaine stabilité”, explique-t-il. Installé aujourd’hui en France, il reconnaît avoir connu des débuts difficiles : “Le manque de matériel m’a longtemps freiné. Mais ici, j’ai pu suivre des formations et acquérir de nouveaux équipements que j’envoie pour le fonctionnement du studio à Domoni, au pays”.Conscient des réalités économiques du secteur, il encourage les artistes et ses jeunes apprentis à diversifier leurs activités. “J’ai dit aux autres de ne pas se limiter à la musique. Il faut avoir d’autres sources de revenus”, conseille-t-il.
Un bon conseil?



