Vers trois textes fondateurs sur une gouvernance «claire, consensuelle et opérationnelle d’un patrimoine exceptionnel»
Sous le ciel chargé d’histoire des Comores, là où les «pierres» anciennes murmurent encore les récits des sultanats disparus, une rencontre d’une grande portée symbolique s’est tenue au siège de l’ancien conseil de l’île de Ngazidja, hier, 2 février, autour de la protection et de la valorisation des médinas des Sultanats historiques des Comores. Une étape décisive dans un long chemin de reconnaissance, de sauvegarde et de transmission d’un héritage commun, fragile, mais, cependant précieux.
Cette rencontre a été marquée par la présentation d’un cadre juridique inédit, structuré autour d’une Convention tripartite «Mairie-Cndrs-propriétaire, d’une Charte des droits et obligations des propriétaires en médinas, et d’un arrêté d’application relatif aux modalités d’intervention sur les biens classés ou inscrits au patrimoine culturel national.Trois textes fondateurs destinés à poser les bases d’une gouvernance claire, consensuelle et opérationnelle du patrimoine des médinas des sultanats historiques.
L’ambition est claire. Il s’agit d’instaurer une relation de confiance entre l’Etat, les collectivités, les institutions scientifiques et les propriétaires privés, afin de garantir à la fois la sécurité des investissements, la protection durable du patrimoine et l’adhésion des communautés locales.
Réconcilier patrimoine et propriété
La charte présentée définit, avec précision, les droits et obligations des propriétaires de biens situés dans les médinas classées ou inscrites au patrimoine national. Elle reconnaît aux propriétaires le droit à l’usage et à la jouissance de leur bien dans le respect des règles patrimoniales, l’accès à l’assistance technique de l’Etat et du Centre national de documentation et de recherche (Cndrs), l’éligibilité aux dispositifs d’appui, de financement et d’incitation, le droit à l’information préalable sur toute décision affectant leur bien.
En contrepartie, elle consacre des obligations essentielles notamment la préservation les biens contre toute dégradation volontaire ou négligence, le respect des normes de conservation et d’urbanisme patrimonial et la coopération avec les autorités compétentes. A cette occasion, le directeur du Cndrs, Dr Toiwilou Mzé Hamadi, a lancé un cri d’alarme face à la destruction de certains biens constituant les médinas des Sultanats historiques. D’où cette volonté de concertation, pour transformer l’urgence patrimoniale en action structurée.
«Remplacer le bâti ancien peut entraîner une perte irréversible. Les médinas sont un patrimoine commun, et chacun d’entre nous est appelé à leur protection et à leur sauvegarde. Il ne s’agit pas d’empêcher le développement, mais de l’inscrire dans une logique de valeur collective. Nous voulons poser les bases pour en faire des leviers du développement social, culturel et économique, pour aujourd’hui et pour demain».
La reconnaissance des six médinas historiques s’inscrit dans une dynamique internationale portée par l’Etat comorien, avec l’appui de partenaires étrangers. «Ce qui se passe aux Comores est exceptionnel.
Il existe très peu de bâtiments d’une telle ancienneté, notamment en Afrique. L’ambassade a mobilisé des moyens pour la finalisation du palais Ujumbe et pour l’accompagnement des propriétaires. Nous entrons dans une phase concrète. Le véritable enjeu désormais est de savoir comment travailler avec les propriétaires et faire de ces bâtiments rénovés un bien national vivant : tourisme culturel, projets économiques durables, dynamisation de l’économie locale sur le long terme», a souligné l’attaché de coopération de l’ambassade de France aux Comores, présent lors de l’échange, Ludovic Kamchane.
Les autorités locales ont tenu à lever toute ambiguïté sur le sens de la démarche engagée. «L’inscription des médinas à l’Unesco ne vise ni l’expropriation, ni l’interdiction de réhabiliter les maisons. Elle vise à encadrer techniquement les interventions, pour améliorer la sécurité, le confort et la salubrité, tout en respectant l’identité architecturale des médinas. La médina de Moroni n’est pas un patrimoine figé, mais un patrimoine à gérer intelligemment», devait marteler, pour sa part, le secrétaire général de la mairie de Moroni.
«Nous entrons dans une phase concrète»
Des palais anciens aux ruelles séculaires, des pierres sacrées aux maisons familiales, les médinas des Sultanats historiques des Comores portent en elles l’âme des Comores. Leur sauvegarde ne relève pas seulement d’une politique patrimoniale, mais d’un projet de société. Transmettre l’histoire sans l’emprisonner, protéger sans figer, développer sans effacer. Dans le silence des vieilles pierres comme dans les voix des acteurs institutionnels, un même message résonne désormais : préserver les médinas, c’est préserver l’identité comorienne elle-même, et offrir aux générations futures un héritage vivant, fécond et porteur de progrès.

