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Portrait / Chébli Msaïdie, de la musique à la musique

Portrait / Chébli Msaïdie, de la musique à la musique

Culture | -   Dayar Salim Darkaoui

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“J’ai réussi à faire la synthèse de toutes mes influences pour ressortir ma touche personnelle. Aujourd’hui, dès que les gens entendent les premières notes, ils savent tout de suite que c’est du Chébli”, s’est-il laissé convaincre avec sa musique qui voyage entre le twarabu des années 1970, la rumba congolaise, les sonorités afro, latino et orientale. Un chantre de la world music.

 

Chébli Msaïdie, né au sein d’une famille de musiciens, élevé sous les lumières de l’Association comorienne pour la musique (Acm) et habitué, dès son plus jeune âge, à voir ses parents se trémousser dans le salon, au rythme du tango, du chachacha et de la rumba congolaise, que transmettait un vieux poste radio… «Petit chauffeur» – surnom que lui avait affublé son père, alors chauffeur dans la fonction publique – ne pouvait devenir que musicien. Telle était sa destinée. Quand on baigne, si tôt, dans un tel environnement, il ne peut en être autrement.
“[…] Tout dans l’éducation que j’ai reçue ne tendait que vers un seul et même but : me préparer à “prendre la suite” (p. 49), écrit-il dans Sur le chemin du taarab, un «chant d’amour» de 286 pages, dédié à son fils aîné, Kemin, atteint d’une maladie génétique. Prendre, pour ainsi dire, la suite de son père, le “vrai” Chébli Msaïdie, le fondateur de l’orchestre Acm. Cinquante ans d’existence, cette année.
Comme tout enfant comorien des années 1970, c’est à travers les kaswida (chants religieux), à l’école coranique, qu’il fait ses gammes. Un souvenir ancré, particulièrement, dans sa mémoire. Lui, le fils du “rock star”, âgé de 6 ou 7 ans, débout sur l’estrade, dans la place publique, à l’occasion d’une cérémonie commémorative de la naissance du prophète de l’Islam, récitant le Coran, sous le regard de son père. «Aujourd’hui, mon fils a lu le Coran avec modernité» (p. 32), s’écrie fièrement le paternel.
Un père parti très tôt, en 1981, et qui n’aura pas eu le temps de voir son fils interpréter, avec brio, Georgette du musicien congolais, Sam Mangwana. Un de ces titres que diffusait, à la maison, le vieux poste radio.

Sur les traces de… Marseille

Chébli a alors 9 ans, l’on est dans le traditionnel bal d’après twarabu, et c’est sa première scène musicale. «La chanson avait surpris tout le monde, puisque je l’avais interprétée en lingala. C’est comme si, de nos jours, un enfant de 9 ans se mettait à chanter du Diamond en swahili», lance l’artiste.
Si la prestation lui a donné une certaine réputation à Wela, son village natal, elle n’était pas du tout du goût de Mdjaza Daho («celle qui remplit la maison de bonheur»), la mère, qui “voyait cette affaire d’un mauvais œil” (p. 68).
C’est beaucoup, sans doute, à cause de cela – et peut-être aussi pour l’éloigner de ces “bons à rien” de footballeurs avec qui il trainait à longueurs de journées – qu’elle a pris la résolution d’expédier son fils aîné à Marseille en France. “Quitter Wela n’a pas été un déchirement”, écrit l’artiste qui allait “enfin découvrir ce monde dont Chébli Msaïdie m’avait tant parlé…” (p.72).

 


L’on est en 1984. Ici, le jeune homme nourrissait alors l’ambition de faire carrière dans l’électromécanique, comme son oncle Ibrahim Msaïdie, qui l’y a accueilli. Mais sa passion pour la musique le mène droit au Virgin Megastore, un magasin de disques situé dans le VIe arrondissement de la deuxième ville française.
“Au Virgin je me suis senti comme un poisson dans l’eau» (p. 94). Chébli y passera onze années de sa vie, entre 1990 et 2001, passant de simple stagiaire à vendeur. Ses “plus belles années”.
Vendeur de disques la journée, Dj la nuit et chroniqueur à ses heures perdues. C’est à cette époque qu’il rencontre Maeva, originaire de Vuvuni à Ngazidja, qu’il épouse en 1994 contre l’avis de sa mère. “J’avais envie de me poser. Maeva m’apaisait. Elle était ma liane et j’allais m’y accrocher pour revenir à la vie et renouer avec les cycles qui s’imposent à un homme. Fonder une famille en est un, et pour moi, il était temps de l’aborder”. Le couple aura deux enfants : Kemin et Amil.

Estampillé : “Attention talent !”

Travailler au Virgin Megastore avait décuplé sa passion pour la musique, laisse entendre celui qui est devenu, au fil du temps, directeur adjoint du magasin.
Chébli tente une première aventure dans la musique, au sein des Malaika des Comores, premier orchestre de twarabu de Marseille. Une aventure qui tourne court. Après cet échec, il se lance dans une carrière solo qui donne lieu à un premier album, Swahili songs, autoproduit en 1998. “L’album a connu un petit succès. La Fnac, une chaîne pourtant concurrente du Virgin, l’avait estampillé “Attention talent !”. C’était inimaginable”, raconte-t-il. Puis un deuxième album en 2002, Promesses, où est extrait le fameux morceau Pole pole Amina, qui a rencontré le grand accueil que l’on sait aux Comores. La tournée qui a suivi achève d’installer la renommée de Chébli en tant, non seulement, qu’artiste mais aussi commercial. Il est aussitôt repéré par le label Sono qui lui confie la responsabilité de son département Musique africaine, et plus tard la direction artistique du label.
Dans son catalogue, les plus grands noms de la musique africaine, à l’instar de Miriam Makeba, Salif Keita, Kassav’, Koffi Olomide et, bien sûr, Papa Wemba, dont il sera le manager. “C’était un ouragan. Nul ne pouvait le contenir dans le creux de sa main”, constate-t-il après avoir assisté à un concert légendaire du “Dieu vivant” au stade des Martyrs à Kinshasa.

Sur ses… propres traces

La liquidation du label Sono l’amène à ouvrir son propre label, Weedoo Music, où seront enregistrés ses trois autres albums. Jua (Soleil, en swahili) en featuring avec M’Passi en 2007, produit en marge de la sortie du Roi Lion de Walt disney, Hale en 2011, en hommage à son défunt père et Heza en 2013, qui fait suite à la désignation de Marseille comme capitale européenne de la culture. “J’ai réussi à faire la synthèse de toutes mes influences pour ressortir ma touche personnelle. Aujourd’hui, dès que les gens entendent les premières notes, ils savent tout de suite que c’est du Chébli”, s’est-il laissé convaincre avec sa musique qui voyage entre le twarabu des années 1970, la rumba congolaise, les sonorités afro, latino et orientale. Un chantre de la world music. “Quand je monte sur scène, c’est pour «draguer». Je veux les accrocher. Les happer. Tous. Par ma voix, ma mélodie, mon déhanchement. C’est ce qui me motive. C’est ce qui me donne l’envie de me retrouver dans la lumière des projecteurs. Je suis un papillon” (p. 118).
Depuis 2015, l’artiste vit entre les Comores et la France. Il projette de sortir un énième album en 2019 mais, également, de lancer le festival, Sina Performance, en juillet prochain à “Ouellance, la capitale de l’ambiance”.

Dayar Sd



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