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Saifillah Ibrahim ou l’art du «nkoho»

Saifillah Ibrahim ou l’art du «nkoho»

Culture | -   Dayar Salim Darkaoui

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«Ngamina nyitungu djana honyoni / Ngamna zirapvihe nzirentsi, ndjwa upvumwa ye rohwa hangu / Yeba nadji hiyari nle pazon / Nle sumu nlawe rohahangu / Yeba utsindziha twamaya keri hufa».Les plaintes de Dafine Mmidjindze, dernier poète et chanteur ambulant (mbandzi-mwendedji) des Comores, éteint dans les années quatre-vingt, continuent à résonner encore dans nos hameaux. Un jeune artiste de vingt-sept ans, Saifillah Ibrahim, s’est fait le chantre de ce natif de Midjindze ya Dimani, qu’il a découvert à travers des randonnées destinées, justement, à ressasser (djunduwo) le passé artistique et culturel de la région de Washili.

 
«Je me suis trouvé en face d’un artiste plein d’entrain et à la prose remarquée», se souvient-il de sa première rencontre avec l’œuvre du chanteur ambulant. Ce licencié en lettres modernes à l’Université des Comores s’est, dès lors, lancé dans «la promotion de l’art de Dafine Mmidjindze». L’homme aurait commencé à chanter au temps des colons, au petit marché de la capitale (shindo sha mbwani). Dans l’incapacité de s’acquitter de la taxe (kodi), on lui aurait alors imposé comme sanction (zifungo) de chanter au marché de Moroni. «C’est ainsi qu’il s’est fait connaître», avance Saifillah Ibrahim. «Il s’attachait à restituer ce qu’il vivait au quotidien», poursuit-il.


Ainsi, dans le texte annoncé ci-haut, Dafine de Midjindze évoque ses déconvenues : «Ngam’mano nomowahangu / Yeroho nomoyo ngazi manawo / Pvo roho hanswalitisha ndro’o mbi / Pvoyahamba yetumu yinu nirentsi / Tsuzisa hoka nirentsi / Hari tumu ngwandzo zindru zidjipvawo. Ngwandzo pvomaharibi n’nwe cayi / Pvo laêsha nle zindru zidjipvawo / Nle nyama ndeme haza ndjizi / Noba yizo ngamdjo zundra dje / Kotsikana mbuzi ndzima yifu pinda / Pvasala gofu dzima nlisawo / Le tsindzwa ngalikauho sharibo / Li taghayari ntsudjwa hula». Ce sont ces mots que Saif redonne vie dans les salles de spectacle, en y ajoutant le ton inspiré des quelques enregistrements qui existent de l’artiste. Vivre son personnage. Il n’est pas facile, quand Saifillah Ibrahim se lance dans ses envolées lyriques d’une trentaine de minutes, de saisir le sens des textes.


«Les textes ne sont pas si difficiles que ça à comprendre. Il suffit juste de prêter un peu d’attention aux mots, et ne pas se focaliser sur ce que je fais», déclare-t-il. Facile à dire ! En effet, outre le ton quelque peu enivrant, Saif enrichi ses prestations d’un jeu de rôle facilité par son expérience, riche d’une dizaine d’années, dans le monde du théâtre. Affublé de Nkandu et kofia, parfois d’un Juba, le jeune homme ne fait pas que déclamer les textes de Dafine, il vit sur scène son personnage. Plus encore, il lui donne vie. L’ensemble donne lieu à des scènes de «nkoho» (poésie) – mélange de tradition et modernité – à la fois intenses et hilarantes. Pour le grand plaisir du public. «Nous devons accorder plus d’intérêt à la culture comorienne. C’est une culture riche et encore vierge. Tout est à exploiter», laisse-t-il entendre. Saifillah Ibrahim envisage de regrouper les textes de Dafine Mmidjindze pour les éditer en son nom. Une manière pour lui de «mettre en valeur nos artistes» mais, également, de sauvegarder une mémoire. «En attendant, pourquoi pas, un spectacle».

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