Le récit d’une femme brisée par les jugements, les traditions pesantes et l’humiliation et qui trouve, dans l’exil et l’amour, la force de se reconstruire
Dans son roman Le ventre de l’exil, l’auteure comorienne, Loulou Saïd Issilamou, propose une traversée humaine d’une grande intensité. A travers le destin d’Halwa, elle explore les blessures intimes que peuvent provoquer les traditions, les jugements et l’abandon, tout en célébrant la résilience silencieuse des femmes. Entre les Comores et Marseille, ce récit prend la forme d’un voyage intérieur où la chute devient, parfois, le premier pas vers la reconstruction.
Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans l’univers fragile d’Halwa. Mariée à Djabir, elle voit son foyer se fissurer sous le poids d’un soupçon dénué de sens. Convaincu que l’absence d’enfant est de la responsabilité de son épouse, Djabir refuse obstinément de se faire examiner. Les mots tombent alors, lourds tel un verdict: “Je pense que je vais prendre une deuxième femme. Pour avoir des enfants, tu comprends? Tu sais comment c’est ici… Une femme sans enfant, c’est compliqué. Ma famille ne comprend pas. Elle veut une descendance”, se justifie Djabir.
Le regard des autres, la vérité scientifique
Ainsi, sans dialogue véritable, le mariage devient le théâtre d’une décision unilatérale. Malgré l’opposition d’Halwa, Djabir se remarie en secret. Elle apprendra la nouvelle par la bouche de sa cousine Roukia, comme une blessure publique infligée à son intimité. Cette dernière a appris la nouvelle du mariage sur… Facebook. Apres cette nouvelle, “Un silence glacé s’installa dans la pièce. Six ans de mariage. Six ans d’espoirs brisés, d’humiliations silencieuses, de prières murmurées dans l’obscurité.
Elle revoyait les examens médicaux, les médecins qui lui avaient rassurée sur sa fertilité. Elle se rappelait son mari, refusant obstinément de se faire examiner, convaincu que le problème venait d’elle. Puis ce voyage jusqu’au fin fond d’un village isolé au sud de Ngazidja, chez un voyant qui parlait de sihr, de malédictions invisibles”, peut-on lire dans ce roman à l’écriture à la fois sensible et lumineuse, qui transforme les blessures en chemins de dignité. Pourtant, la réalité est plus complexe que les certitudes sociales.
Halwa, de son côté, a subi de nombreux examens médicaux qui confirment sa fertilité. Mais dans une société où le regard des autres pèse, trop souvent, plus lourd que la vérité scientifique, le doute s’installe. Elle devient la cible des murmures, des jugements et des humiliations. Le roman met, ainsi, à nu, ce mécanisme social qui fait que lorsque l’enfant tarde à venir, la “faute” est systématiquement attribuée à la femme.
Changer d’air
Accablée par les humiliations et enfermée dans une solitude silencieuse, Halwa finit par prendre une décision radicale, partir. Elle quitte tout et s’envole pour la France, où elle a déjà vécu auparavant. Marseille devient alors un nouveau point de départ, un port intérieur où elle tente de se reconstruire, malgré les tempêtes. Comme souvent dans les histoires de renaissance, la vie finit par ouvrir une autre porte. Halwa rencontre Mohamed, un homme qui lui tend la main avec douceur. Peu à peu, l’amour renaît là où elle ne l’attendait plus.
Ensemble, ils construisent une nouvelle vie et accueillent une fille qu’ils prénomment Subira, “patience” en shikomori. Un nom chargé de sens, comme une promesse faite à l’avenir. Pendant ce temps, Djabir voit son propre destin se retourner contre lui. Peu à peu, tout ce qu’il croyait posséder s’effondre. A travers Le ventre de l’exil, Loulou Saïd Issilamou dit vouloir rendre hommage à ces femmes qui survivent aux traditions, au rejet et à l’abandon. Elle donne une voix à celles que la société recommande, trop souvent, le silence.
Le ventre de l’exil est bien plus qu’un simple récit. C’est une plongée au cœur des réalités vécues par de nombreuses femmes : le poids des traditions, la violence du regard social, les silences imposés. Mais c’est aussi un récit d’espoir, de solidarité et de dignité retrouvée. Dans cette histoire où chaque douleur devient une marche vers la liberté, le roman se révèle comme un hymne discret mais puissant de la femme debout.


