A travers ce nouvel œuvre, l’écrivain comorien pose, par ailleurs, un regard critique sur la société et son rapport au passé

 

Après Les chants de la lune, paru en 2025, Yssouf Naiffouddine revient avec Ocytocine. Avec ce nouvel œuvre publié aux éditions L’Harmattan en février 2026, il opte pour une langue qu’il veut, dit-il, «aussi limpide et accessible que possible». Il s’interroge sur le sultanat comorien, la religion, la mer, ainsi que les énigmes liées à l’histoire et à l’identité tout en mêlant fiction, science, poésie et mémoire pour interroger l’identité, les croyances et les héritages de l’histoire de son pays. Les noms des personnages, «Ocytocine, «Adrénaline» ou encore «Testostérone», sont directement empruntés de l’endocrinologie


L’idée d’Ocytocine remonte, selon l’auteur, à la période de la pandémie de Covid-19. Yssouf Naiffouddine enseigne, alors, dans un collège de l’Ain, en France. 
Le parcours de l’écrivain entre les Comores et la France nourrit une écriture située à la rencontre de deux cultures et de deux espaces. «Les Chants de la lune est un long poème en prose composé à mon retour au pays après quatorze années passées en France. La pleine lune y faisait surgir les souvenirs et les imaginaires de mon enfance, mais aussi une mémoire plus obscure.

 Avec Ocytocine, le geste d’écriture bifurque : j’ai choisi le roman et une langue aussi limpide et accessible que possible». Pourtant, les deux livres restent traversés par les mêmes obsessions : le sultanat comorien, la religion, la mer et les énigmes de l’histoire et de l’identité. «La forme change, mais les mêmes questions continuent de me poursuivre», explique Yssouf Naiffouddine.

Deux cultures et deux espaces 

Sur son rapport aux Comores et à la langue française, l’auteur soutient : «Les Comores nourrissent profondément mon écriture. Elles constituent pour moi une réserve inépuisable d’images, de récits, de paysages et de personnages. J’essaie d’écrire les Comores à partir d’une langue héritée de la colonisation, en faisant dialoguer deux cultures et deux espaces jusqu’à brouiller leurs frontières. C’est, à ma manière, une façon de décoloniser le français», souligne-t-il.


Dans son livre, Yssouf Naiffouddine fait se rencontrer des références scientifiques, des croyances et des réalités sociales comoriennes. Etant un amoureux de la science il aurait voulu en parler autrement : «en écrivain, en ouvrant un espace au rêve, à l’imagination et à la fiction. L’endocrinologie m’intéresse parce qu’elle cherche à expliquer les comportements humains à partir de ce qui se joue dans notre corps. Les hormones semblent alors pouvoir expliquer la tristesse, le désir ou les émotions, occupant une place autrefois dévolue à Dieu ou, chez nous, aux djinns. Elles deviennent une sorte de divinité biologique. C’est de cette intuition qu’est né Ocytocine», explique l’écrivain.


Sur l’origine du personnage d’Ocytocine, il rappelle que la mer porte des histoires «mystérieuses et tragiques» : les naufrages de kwasa-kwasa, les enfants abandonnés sur la grève… Ocytocine est une enfant de cette histoire : une fille trouvée. A travers elle, je voulais explorer les mystères de l’adoption, les secrets de l’adolescence et la manière dont une identité se construit dans les interstices de la mémoire et de l’oubli. Son histoire m’a également conduit à exhumer l’incendie du village de Hashivengo, en 1982, et à interroger l’envers de l’admiration que les Comoriens vouent aux sultans», poursuit-il.


Il revient, également, sur la mémoire du sultanat et l’héritage de l’esclavage : «Le roman interroge ce que signifie, aujourd’hui, être descendant d’esclaves ou d’esclavagistes dans un territoire aussi exigu que les Comores. Les sultans possédaient des esclaves et maintenaient à leur service des Comoriens qu’ils traitaient comme des sous-hommes. L’inscription récente de leurs médinas au patrimoine mondial de l’Unesco ne doit pas faire oublier leur passé. Au fond, Ocytocine pose une question vertigineuse : comment vivre dans une société où les valeurs semblent s’être inversées, où les bourreaux deviennent des héros et où la vie elle-même semble prendre le visage de la mort?», s’interroge-t-il.

Covid-19, le point de départ

Comme de nombreuses personnes, durant la pandémie de Covid-19, de personnes se sont découverts de talents. Yssouf Naiffoudine s’est, de son côté, s’est lancé dans l’écriture. Sur le choix de son écriture, il précise les thématiques abordés dans le livre : «Je voulais y faire entrer des questions aussi diverses que l’endocrinologie, la religion, l’argent, le sexe, les rapports de pouvoir et les héritages de l’histoire. L’ironie fissure les certitudes et permet de dire des choses graves sans transformer le roman en traité. La poésie permet, quant à elle, de déplacer le réel, de jouer avec les mots et de faire surgir, derrière les choses visibles, d’autres réalités possibles», s’est-il laissé convaincre.


Sur la genèse du roman, Yssouf Naiffoudine enseignait dans un petit collège de l’Ain lorsque la pandémie du Covid-19 est apparue. «Confiné chez moi, je souhaitais d’abord écrire un manuel de littérature comorienne destiné aux collégiens et aux lycéens. Le projet s’était révélé difficile à mener car je n’ai pas réussi à établir le contact avec le ministère comorien de l’Education nationale. Je me suis alors tourné vers le roman. Une invitation à l’Université de Mulhouse pour parler de “la médecine toihirienne” et une intervention d’Anne Noblot sur les hormones dans la littérature ont contribué à faire mûrir le projet. Ocytocine a, ainsi, commencé à prendre forme presque naturellement», aime-t-il à raconter.

«Circuler au maximum,ouvrir la voie de la traduction»

A l’en croire, la parution d’Ocytocine chez L’Harmattan doit, notamment, lui permettre de toucher un lectorat plus large, après Les chants de la lune, chez KomEdit : «Cette publication marque une nouvelle étape dans mon parcours d’auteur. Je souhaite que le réseau de diffusion de L’Harmattan permette au livre de circuler au maximum, d’élargir son lectorat et, pourquoi pas, de lui ouvrir un jour la voie de la traduction. J’espère surtout qu’Ocytocine suscitera de nouvelles discussions autour des Comores, de leur histoire, de leurs contradictions et des thèmes qui traversent mon univers littéraire», espère-t-il.


Yssouf Naiffouddine souhaite que, après avoir refermé le livre, le lecteur s’interroge sur ses croyances par rapport à divers sujets, qu’Ocytocine laisse au lecteur un doute, qu’il l’incite à rouvrir le livre pour tenter de l’éclaircir, puis à en parler. Cependant, pour moi, le roman n’a pas vocation à apporter des réponses à tous les problèmes du monde : «il ouvre un espace où les questions se multiplient, se déplacent et se renouvellent. J’aimerais donc que le lecteur referme Ocytocine en s’interrogeant sur ce qu’il croyait savoir de l’amour, de la réussite, de la religion, du pouvoir, de la famille, des Comores et, peut-être, de lui-même», conclut Yssouf Naiffouddine.