Créé en 2023, le parti politique Swauti expose dans cet entretien, par la voix de son fondateur, Dr Housni Mohamed Abdou, sa vision de la gouvernance et son positionnement dans le paysage comorien. Ce dernier revient sur son parcours institutionnel, l’organisation interne du parti après sa première expérience électorale et aborde les enjeux nationaux liés aux services publics, à l’énergie ou encore à la sécurité.
Pourquoi avoir baptisé votre parti «Swauti» ?
Les fondateurs de Swauti souhaitent rassembler les citoyens autour d’une vision commune plutôt qu’autour d’un leader. Créé dans une dynamique engagée depuis 2023, le parti entend favoriser la liberté d’expression, le débat interne et la participation de tous, sans distinction d’âge ou de droit d’aînesse. Plusieurs membres, issus de partis traditionnels, ont rejoint Swauti après avoir constaté le verrouillage du débat politique.
Pour nous, un parti doit être un espace de confrontation constructive des idées, où l’autorité n’exclut jamais la contradiction. Swauti refuse ainsi tout fonctionnement fondé sur l’incontestabilité d’un «Cheikh» et privilégie une gouvernance participative.
Il existe déjà de nombreuses formations politiques aux Comores. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement Swauti des autres ?
Aujourd’hui, les partis politiques comoriens se distinguent davantage par leurs appellations et les personnalités qui les dirigent que par leurs idées. C’est précisément ce constat qui a conduit les fondateurs du Swauti à refuser toute personnalisation du parti. Depuis sa création, il y a trois ans, nous travaillons à construire une formation fondée sur une vision que nous espérons adopter lors de la deuxième session ordinaire du Comité central, prévue au début de l’année prochaine. Trois éléments nous distinguent.
D’abord, Swauti est porté par une nouvelle génération de responsables, principalement issue de l’après-indépendance, sans opposer les générations, mais en associant renouvellement et expérience. Ensuite, nous refusons la personnalisation excessive de la politique : les dirigeants passent, tandis que la vision, les institutions et le projet collectif doivent perdurer. Enfin, nous faisons de la formation des militants une priorité, notamment à travers l’Institut de Formation des Adhérents (IFA), destiné à les préparer aux enjeux nationaux et aux futures responsabilités publiques.
De quelles formations politiques existantes vous sentez-vous le plus proche, tant sur le plan des idées que du combat stratégique ?
Swauti n’est ni la copie ni l’héritier exclusif d’un parti. Sa Charte des Principes Politiques affirme toutefois son ouverture aux alliances et coalitions, lorsque des convergences existent autour d’objectifs, de principes et d’un projet commun pour le pays. Nous entendons également tirer les leçons des expériences politiques comoriennes : la vision et l’attention à l’administration locale associées à Ali Soilihi, la formation militante du Front Démocratique, la mobilisation de la jeunesse par le Ridja, la participation électorale développée par Orange, l’implantation territoriale de Juwa et l’expérience de conquête du pouvoir incarnée par la Crc et son fondateur, le président Azali Assoumani.
Notre ambition est d’apprendre de notre histoire politique sans nous enfermer dans aucun héritage : construire une vision, former nos militants, nous déployer sur l’ensemble du territoire et nous préparer sérieusement aux rendez-vous électoraux afin de convaincre les citoyens. Vous avez été secrétaire général du parti Soma d’Anissi Chamsidine, vous avez battu ensuite campagne pour le colonel Soilihi Mohamed en 2019 contre Azali Assoumani et son allié de l’époque, Anissi, avant d’occuper après des fonctions diplomatiques sous la présidence du même Azali Assoumani, pour finalement fonder un parti d’opposition.
Comment expliquez-vous ces changements de cap successifs ?
Je n’ai pas changé de cap politique depuis mon entrée officielle dans l’arène en 2013. Depuis plus de douze ans, j’ai eu l’opportunité de servir mon pays sous le leadership d’hommes d’État qui ont fait confiance à mes compétences et à mon parcours, me permettant de grandir politiquement. Les responsabilités exercées au Gouvernorat de Ndzuani, à l’Union des Chambres de Commerce (Uccia), puis à l’Ambassade des Comores à Rabat, entre 2013 et 2024, l’ont été avant tout pour répondre à des missions précises et sur la base de mes compétences, indépendamment de toute appartenance politique.
Ma première grande décision politique remonte à 2019, lorsque j’ai choisi de rompre avec mon ancien leader, convaincu que la vision et le projet doivent primer sur la fidélité à une personne. J’ai ainsi voté contre le candidat Azali en raison de désaccords avec son programme, sans remettre en cause sa personne. Après son élection, j’ai néanmoins répondu à son appel pour servir le pays comme diplomate à Rabat.
Je n’y vois aucune contradiction, mais l’évolution d’un technocrate vers un engagement politique fondé sur ses convictions. Je reste reconnaissant envers l’ancien gouverneur Anissi Chamsidine, Houmed Msaidié et le président Azali Assoumani pour la confiance accordée et les responsabilités qui m’ont permis de construire mon expérience professionnelle et politique.
Vous avez participé à vos premières élections (législatives et municipales) l’année dernière. Quelles leçons clés en avez-vous tirées pour l’avenir du parti ?
Notre participation aux élections législatives et municipales de 2025 visait à acquérir une première expérience électorale complète et, si possible, à obtenir des sièges à l’Assemblée nationale et dans les conseils municipaux. Nous avons remporté plusieurs sièges à Ndzuani, notamment quatre postes d’adjoints-maires à Mrémani, Hadda, Koni et Moya, tout en suivant l’ensemble du processus électoral. Cette expérience nous a d’abord convaincus de la nécessité de renforcer la transparence et la crédibilité du système électoral.
Les irrégularités observées fragilisent la confiance des citoyens et soulèvent la question du respect des engagements pris par les responsables électoraux. Elle nous a également permis de mesurer l’ampleur de l’organisation nécessaire à une élection nationale. Avec plus de 330 localités, 54 communes et environ 840 bureaux de vote, une formation politique doit disposer d’un réseau solide, et mobiliser près de 2 000 personnes pour assurer efficacement la couverture électorale. Enfin, une élection ne s’improvise pas.
Elle exige une préparation juridique, des équipes compétentes et loyales, une implantation durable ainsi que des moyens financiers suffisants pour la pré-campagne, la campagne et le suivi post-électoral. Ces enseignements guideront notre stratégie pour les prochaines échéances. C’est dire que pour les prochaines échéances de 2029 dont le collège électoral devra être convoqué dans moins de 24 mois le temps joue contre ceux qui trainent des pieds pour s’y préparer.
Quelle est votre stratégie globale pour réformer durablement les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’emploi des jeunes et de la justice?
Aux Comores, la situation reste préoccupante dans plusieurs de ces secteurs. Je rends hommage au personnel de santé, notamment à El-Maarouf et à sa maternité, ainsi qu’aux enseignants, particulièrement à Ndzuani, où des centaines de bénévoles travaillent encore depuis des années sans salaire. Leur engagement ne doit cependant pas exonérer les pouvoirs publics de leur responsabilité : définir les priorités, mobiliser les ressources et garantir la continuité du service public.
Notre difficulté majeure réside dans l’absence d’une vision claire, cohérente et durable.
Dans la santé comme dans l’éducation, l’État dépend encore trop des projets proposés par les partenaires, alors qu’il devrait définir lui-même ses stratégies et solliciter leur accompagnement. Le programme Pasco, puis Compass, dans la santé maternelle à Ndzuani, en est une illustration. Après plus de dix ans d’intervention, la fin du dispositif aurait dû être anticipée pour permettre une reprise progressive du financement public.
Notre programme de gouvernance étant encore en construction, nous ne voulons pas annoncer prématurément des mesures. Notre orientation est néanmoins claire : renforcer la capacité de l’État à définir ses priorités, planifier ses politiques et évaluer leurs résultats.
Quelles solutions concrètes propose Swauti pour rétablir l’accès à l’eau dans la capitale ? Par ailleurs, le programme de mix énergétique (thermique, solaire, géothermie et fioul) envisagé par le gouvernement pour résoudre les crises d’électricité vous convainc-t-il ?
La question de l’accès à l’eau ne concerne pas seulement Moroni. Elle est structurelle et touche notamment Nyumakele, Mramani, Bandrani et Jimlime à Ndzuani, Mledjele et Djando à Mwali, ainsi que Mbadjini, Hamahamet, Dimani et Mbude à Ngazidja. À Moroni, le problème est devenu chronique : les infrastructures ont peu évolué alors que la population est passée d’environ 30 000 habitants en 1990 à près de 90 000 aujourd’hui. Je salue le dévouement des agents de la Sonede, mais la réponse doit passer par un diagnostic technique indépendant du système, suivi d’un programme pluriannuel d’investissement et de modernisation.
Sur le plan énergétique, le principe d’un mix associant plusieurs sources est pertinent, à condition de l’inscrire dans une stratégie nationale de long terme. Les investissements doivent tenir compte des ressources, des besoins, des coûts et des spécificités de chaque île. À Ngazidja, il faut accélérer l’exploration du potentiel géothermique, estimé à 40 MW pour un besoin actuel d’environ 18 MW.
À Ndzuani et Mwali, les potentiels hydroélectriques, estimés respectivement à 7 MW et 3 MW, pour des besoins de 5 MW et 2 MW, méritent également d’être étudiés et valorisés. L’objectif est de déterminer, pour chaque île, le mix le plus fiable, économique et durable.
Quelles solutions concrètes proposez-vous pour lutter contre la criminalité grandissante, surtout les violences faites aux femmes et aux enfants, et pour garantir l’égalité des chances entre les sexes ?
Aucune violence faite à une femme ou à un enfant ne doit être banalisée ni aucune victime abandonnée. L’État doit renforcer la prévention, l’accompagnement des victimes, la spécialisation de la police et de la justice, le traitement des plaintes et la lutte contre l’impunité. La coordination entre services sociaux, sanitaires, judiciaires et structures de protection de l’enfance doit également être améliorée. Sur l’égalité femmes-hommes, Swauti veut agir concrètement dans l’éducation, la formation, l’emploi, l’entrepreneuriat et l’accès aux responsabilités.
Nous avons célébré le 51ᵉ anniversaire de notre indépendance sans une partie de notre territoire, Mayotte. Pensez-vous qu’il soit possible de recouvrer un jour ce territoire ? Si oui, par quelle voie et selon quel calendrier ?
Sur le principe, Swauti considère Mayotte comme une partie intégrante du territoire comorien et affirme que sa souveraineté n’est pas négociable. Mais cette position doit s’accompagner d’une approche politique réaliste, pacifique et durable. Les Mahorais étant considérés comme des frères et sœurs comoriens, il faut rechercher la réconciliation avec eux, parallèlement au dialogue avec la France.
L’expérience de la réconciliation nationale, notamment les accords de Fomboni de 2001 ayant permis de sortir de la crise séparatiste à Ndzuani, montre qu’une situation apparemment insoluble peut évoluer grâce au courage politique, au dialogue et à l’imagination. Cette démarche doit inspirer une nouvelle approche du dossier de Mayotte, fondée sur un dialogue sérieux autour des intérêts et préoccupations de toutes les parties.
En attendant une solution politique au contentieux, des mécanismes humanitaires doivent être développés avec la France et les autorités de Mayotte, notamment pour les évacuations sanitaires d’urgence. Un différend de souveraineté ne doit jamais empêcher de sauver des vies.




