A l’issue de la réunion scientifique interpays sur le diabète réunissant des experts Burkinabés, maliens, français et comoriens du 14 au 16 avril à Moroni, la coordinatrice de l’Ong Santé Diabète aux Comores, docteur Rachmat Attoumane a accordé une interview exclusive à Al-watwan dans laquelle elle revient sur les résolutions majeures prises pour transformer la lutte contre le diabète dans le pays. Ainsi, elle a fait un zoom sur les activités réalisées en 10 ans d’intervention.

 

La réunion interpays de Moroni a réuni des experts de quatre nations. Au-delà du partage d’expériences, quelles résolutions majeures ont été prises pour transformer la lutte contre le diabète aux Comores, notamment pour passer d’une logique de soin curatif à une véritable stratégie de prévention adaptée à nos modes de vie ?


Cette réunion interpays de Santé Diabète a permis de dégager un consensus fort sur plusieurs priorités pouvant faire évoluer la lutte contre le diabète aux Comores. Les échanges ont mis en avant les approches de prévention adaptées au contexte comorien existant déjà et ayant donné des résultats encourageants : dépistage, sensibilisation communautaire, 3 maisons de prévention du diabète (une sur chaque île, ndlr), accompagnement par les pairs éducateurs, et implication des associations de patients.

L’enjeu aujourd’hui n’est pas d’inventer de nouvelles réponses en partant de zéro, mais de renforcer, étendre et pérenniser celles qui ont déjà montré leur utilité.  Ensuite, à travers cette réunion, l’on a rappelé qu’on ne pourra pas passer d’une logique essentiellement curative à une véritable stratégie de prévention sans une mobilisation multisectorielle impliquant le ministère de la Santé, les professionnels de santé, les associations, les communautés, ainsi que les bailleurs de fonds.

 Cette synergie est d’autant plus cruciale puisque le diabète ne dépend pas uniquement de choix individuels, mais est profondément lié aux déterminants de la santé à travers l’accès à une alimentation saine, la qualité de l’environnement urbain, les conditions socio-économiques et l’accès précoce aux soins.

Et quelle est l’autre orientation majeure envisagée ?


L’autre orientation majeure est la nécessité de rapprocher la prévention des populations en renforçant les soins de santé primaires et l’éducation thérapeutique. Cette stratégie repose sur une approche centrée sur l’humain, qui prend en compte les réalités locales et les modes de vie spécifiques des populations. L’objectif est de proposer des actions de santé qui soient non seulement crédibles et accessibles, mais surtout culturellement adaptées et respectueuses du vécu des patients. Enfin, la réunion a mis en lumière un enjeu central de durabilité.

 Dans un contexte international marqué par des tensions sur les financements, il est essentiel que l’État et les acteurs nationaux consolident progressivement des mécanismes de pérennisation, afin que les actions de prévention ne dépendent pas uniquement des partenaires extérieurs. En résumé, la principale résolution consiste à consolider les acquis, amplifier les stratégies communautaires de prévention, agir sur les déterminants du diabète, et bâtir une réponse nationale plus durable, coordonnée et au plus proche des populations.
 
Avec une prévalence de 10,8 %, le défi de l’accès aux soins est immense. Quelles solutions concrètes préconisez-vous pour garantir la même qualité de prise en charge pour les patients des zones rurales isolées au même titre que ceux vivant en milieu urbain ?


Force est de constater que les Comores ont réalisé un bond considérable en matière de décentralisation des soins. Aujourd’hui, le dépistage du diabète est devenu accessible à tous les niveaux de la pyramide sanitaire avec des postes de santé et des hôpitaux de référence. C’est une révolution majeure : là où, il y a encore quelques années, le diagnostic du diabète ne se faisait qu’à un stade de complication (AVC, plaie du pied, insuffisance rénale ou coma), il se fait désormais de manière précoce, souvent dès le stade de prédiabète.

 Ce succès repose en grande partie sur le rôle crucial de la société civile. Grâce à un travail de terrain dans les communautés et les écoles, les associations sensibilisent et assurent l’éducation thérapeutique. Elles jouent un rôle d’aiguillage essentiel et les personnes à risque sont orientées vers les maisons de prévention, qui servent de passerelles pour une prise en charge rapide et efficace au sein des structures de santé de proximité.
 
Une vision réelle de la maladie nécessite des données fiables. Le système de collecte présenté par le Mali peut-il être adapté au contexte comorien ? 


Des données fiables sont la pierre angulaire d’un système de santé efficient. Sans elles, il est impossible d’apporter une réponse adaptée. Ainsi, Santé Diabète travaille à leur élaboration en déployant un dossier médical digital pour le suivi des patients aux Comores et au Mali. Déjà opérationnel pour le diabète de type 1 via une application dédiée, ce système est en cours d’adaptation pour le diabète de type 2. L’objectif étant de transformer l’information numérique en un levier de décision pour améliorer la prise en charge.

Santé Diabète prône une approche mutualisée en liant le diabète au Vih et à la tuberculose. Concrètement, comment cette intégration des soins améliore-t-elle le parcours quotidien du patient et quels sont les premiers impacts observés sur leur qualité de vie ?


Avant 2021, les pathologies infectieuses et chroniques étaient traitées de manière totalement cloisonnée. L’avènement du projet de lutte contre le diabète et ses comorbidités (Tuberculose/Vih), mené conjointement par l’Ong Santé Diabète et le ministère de la Santé, a marqué un tournant décisif permettant une double avancée. Au niveau politique, le projet a su sensibiliser les autorités sur l’urgence d’intégrer ces pathologies dans des politiques nationales unifiées, rompant avec l’ancienne approche compartimentée.

 Sur le plan médical, il a profondément transformé les pratiques des professionnels de santé en prouvant l’efficacité d’une prise en charge synergique, nous avons pu changer la donne sur le terrain. Aujourd’hui, les résultats sont tangibles : le dépistage du diabète est devenu systématique chez tous les patients suivis pour une tuberculose ou le Vih. Cette vision globale de la santé permet une évolution nettement positive des traitements et une meilleure qualité de vie pour les patients, qui bénéficient désormais d’un suivi cohérent et complet.

Après des années de renforcement des capacités et de formation des professionnels locaux, le système de santé comorien a-t-il atteint un degré d’autonomie suffisant pour gérer seul le diagnostic et le traitement du diabète sur le long terme ?


Cette année marque les 10 ans de collaboration entre Santé Diabète et le ministère de la Santé afin de renforcer et d’améliorer le système de santé en termes de prise en charge de la maladie. Au cours de cette décennie, un changement considérable s’est opéré au sein du système de santé. Je cite : la volonté de la population à se faire dépister précocement, un réseau de professionnels de santé formés et réactifs à tous les niveaux de la pyramide sanitaire (des postes de santé aux hôpitaux de référence) qui conduit à une prise en charge précoce là où il y a quelques années on diagnostiquait les personnes à un stade de complication évolué.

 Parallèlement, on constate une société civile plus impliquée et plus compétente, des documents politiques nationaux qui intègrent désormais plusieurs pathologies au lieu d’une seule.... C’est un bilan dont nous pouvons être fiers. Cependant, bien que le chemin parcouru soit immense, il reste encore beaucoup à accomplir pour pérenniser ces acquis et atteindre chaque citoyen.