Le président du Conseil national de la presse et de l’audiovisuel (Cnpa) revient, dans cette interview, sur le colloque international sur les nouveaux enjeux de l’Education aux médias, à l’information et à la citoyenneté numérique (Emicn) qui s’ouvre ce matin à l’Hôtel Itsandra. Dr Aboubakari Boina souligne l’intérêt d’un tel évènement pour le régulateur national et pour le pays. Le Cnpa s’efforce ces dernières années à mettre de l’ordre dans la profession avec, cette fois, de faire partager l’expérience des modes de consommation de l’information, les systèmes de contrôle et de régulation pour mieux encadrer les interactions et définir les responsabilités des différents acteurs impliqués.
Un colloque international sur l’Education aux médias, à l’information et à la citoyenneté numérique (Emicn) s’ouvre ce matin aux Comores. Quel en est l’intérêt principal pour notre pays ?
Les Comores ne sont pas en marge de la révolution numérique. Chaque jour, nos concitoyens consomment des quantités considérables d’informations via les réseaux sociaux, WhatsApp, TikTok ou YouTube. Le problème, c’est qu’ils le font souvent sans les outils critiques nécessaires pour distinguer le vrai du faux, le légitime du manipulé. Ce colloque est donc, avant tout, un acte de responsabilité. En tant qu’autorité de régulation, le Cnpa a le devoir de ne pas se limiter à sanctionner les manquements : il doit aussi éduquer, sensibiliser et construire une culture de l’information saine. Et pour cela, nous avons besoin d’une dynamique collective et internationale. C’est précisément ce que ce rendez-vous de Moroni ambitionne de créer.
Comment expliquez-vous le choix de Moroni pour abriter cet événement ? En quoi estimez-vous que cela constitue un pari ambitieux pour les Comores ?
C’est un pari assumé, et je dirais même nécessaire. Les Comores sont un petit État, certes, mais elles sont membres de la communauté internationale, signataires des conventions relatives à la liberté d’expression et à la protection des droits numériques. Organiser ici ce colloque, c’est affirmer que nous existons dans ce débat mondial et que nous avons des choses à dire.
Qui sont les acteurs impliqués dans l’organisation de ce colloque ? Le CNPA agit-il seul ?
Non, absolument pas. Sur le plan national, le gouvernement de l’Union des Comores soutient cette initiative, qui s’inscrit dans la vision de développement numérique du pays. Ce colloque est organisé en collaboration avec le Ministère de l’Information et sous l’égide du Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication, le Riarc, qui regroupe les autorités de régulation de l’audiovisuel de nombreux pays africains.
C’est un partenaire stratégique fondamental, car il nous apporte la légitimité panafricaine et le réseau d’experts nécessaire. Mais au-delà du Ministère de l’Information et du Riarc, nous avons mobilisé des partenaires comme l’Oif, l’Unesco, l’Unicef, le Pnud, la Coopération française et le Projet Shawiri ainsi que de acteurs du système éducatif comorien comme l’Université des Comores, les institutions de l’État comme l’Anrtic, des médias locaux et internationaux. L’éducation aux médias ne peut pas être l’affaire d’un seul ministère ou d’une seule institution c’est par nature un projet transversal qui engage toute la société.
Quels sont les participants à ce colloque ? Quel est concrètement le profil des participants attendus ?
Au niveau national, nous attendons un parterre très varié, et c’est volontaire. Il y a d’abord des régulateurs, des enseignants-chercheurs, des spécialisés dans les sciences de l’information et de la communication, des cadres des ministères, des institutions nationales, des projets et du système des nations unies ; sans oublier des représentants de la société civile et des organisations de jeunesse, car c’est la jeunesse qui est au cœur des enjeux de l’EMICn.
Ensuite, au niveau africains et international, nous attendons les régulateurs et des experts africains membres du RIARC de onze pays qui partageront leurs expériences concrètes de terrain, OIF et France Médias Monde.
Pouvez-vous nous décrire brièvement les objectifs précis que vous vous êtes fixés pour ces deux jours de travaux ?
Nous avons quatre objectifs principaux. Le premier, c’est le partage d’expériences : nous voulons créer un espace où chaque pays, chaque institution, peut exposer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas en matière d’éducation aux médias. Les bonnes pratiques doivent circuler. Le deuxième objectif est normatif : définir quel rôle les régulateurs doivent jouer dans l’Emicn, en tenant compte des exigences de liberté d’expression. Le troisième, c’est le développement du partenariat stratégique. Et enfin, le quatrième objectif, qui est peut-être le plus important : formuler des recommandations stratégiques et une feuille de route que les gouvernements et les régulateurs pourront réellement mettre en œuvre.
Nous avons appris, à travers le programme, que l’évènement s’articulera s’articule autour de cinq sessions thématiques. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?
Oui à part la session d’ouverture qui sera honorée par la participation de son Excellence le Président Azali, la conférence inaugurale sera consacrée aux enjeux généraux de la mise en place de politiques nationales d’EMICn, présentée par un expert international. Ensuite, la première session abordera la désinformation, les deepfakes et la régulation du numérique en Afrique un sujet brûlant, vous en conviendrez.
La deuxième session traitera de la sécurité numérique et de la protection des données personnelles. La troisième sera un atelier pratique sur les expériences comparées en matière d’éducation aux médias dans différents pays. La quatrième session sera consacrée aux réseaux sociaux et aux discours de haine —un phénomène hélas très présent aux Comores. Enfin, la cinquième session sera dédiée à l’adoption formelle des recommandations du colloque et d’une feuille de route.
Comment le Cnpa entend-il positionner les régulateurs africains dans le dispositif de l’Emicn ? N’est-ce pas là un rôle nouveau pour eux ?
Effectivement, c’est une évolution du rôle traditionnel des régulateurs. Pendant longtemps, nous avons été perçus et nous nous sommes perçus comme des instances de contrôle et de sanction. Aujourd’hui, l’environnement numérique nous impose d’être aussi des acteurs de prévention et d’éducation.
L’Unesco, l’Oif et les grandes organisations internationales reconnaissent d’ailleurs explicitement ce rôle préventif des régulateurs. Notre légitimité institutionnelle, notre connaissance du paysage médiatique national et nos relations avec les professionnels du secteur font de nous des acteurs naturels de l’Emicn. Ce colloque est justement l’occasion de définir collectivement, avec nos homologues africains, les contours de ce nouveau positionnement.
Qu’attendez-vous de ce colloque ?
Nous attendons des résultats tangibles sur quatre plans. D’abord, un répertoire documenté de bonnes pratiques nationales et internationales en matière d’éducation aux médias. Ensuite, la définition d’un cadre normatif de référence pour les missions des régulateurs africains en matière d’EMICn. Troisièmement, un document de recommandations stratégiques formellement adopté qui sera transmis aux gouvernements, aux parlements et aux organisations régionales africaines. Ce document sera notre feuille de route commune pour les années à venir.
Quel message adressez-vous aux jeunes Comoriens, qui sont, de toute évidence, les premiers consommateurs et producteurs de contenu numérique ?
Oui, et c’est peut-être le message le plus important. Aux jeunes Comoriens, je dis ceci : vous avez un pouvoir immense entre les mains. Le téléphone que vous portez dans la poche est à la fois une fenêtre sur le monde et un outil de création, d’expression, de citoyenneté. Ne le réduisez pas à un instrument de divertissement passif. Apprenez à vérifier une information avant de la partager.
Posez-vous toujours la question : d’où vient cette information ? Qui en bénéficie ? Est-elle sourcée ?
Agissez avec responsabilité et respect. C’est cela, la citoyenneté numérique. Et c’est pour vous, pour votre génération, que nous organisons ce colloque.
Un dernier mot ?
Je voudrais remercier chaleureusement le gouvernement comorien, les partenaires et les parties prenantes pour l’intérêt porté à cette initiative. La presse est elle-même un acteur de première ligne de l’éducation aux médias : chaque article bien sourcé, chaque enquête rigoureuse est une leçon de journalisme pour le public. Je lance un appel solennel à tous : régulateurs, éducateurs, parents, jeunes, professionnels des médias, entreprises du numérique et partenaires au développement : rejoignez ce mouvement. Les enjeux de l’information et du numérique sont trop importants pour être laissés aux seuls algorithmes ou aux seuls acteurs commerciaux. L’avenir de notre démocratie se joue aussi dans l’espace numérique, et cet espace, nous devons le construire ensemble, avec intelligence et responsabilité.




