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Commentaire. France-Comores : La suspension des visas, un coup d’épée dans l’eau?

Commentaire. France-Comores : La suspension des visas, un coup d’épée dans l’eau?

Société | -

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Paris a décidé de suspendre depuis le 4 mai la délivrance des visas à tous les ressortissants comoriens souhaitant se rendre en France en représailles à la mesure prise par Moroni le 21 mars de ne plus accueillir des Comoriens refoulés à Mayotte. Mais deux mois après, la mesure française ne semble pas avoir des répercussions sur les citoyens de l’archipel.

 

La mesure de rétorsion prise par la France de ne plus délivrer des visas aux Comoriens souhaitant se rendre sur son territoire a-t-elle vraiment un impact sur la population des îles? Seule une enquête approfondie, appuyée de témoignages, pourrait répondre à cette question. On peut, cependant, constater le fait que la presse n’en parle même plus depuis maintenant quelques temps sans doute à cause du peu d’intérêt accordé par les citoyens. Pourtant, en septembre 2010, la même mesure avait été prise par la France et avait fait l’objet d’intenses et longues négociations. Il a fallu attendre six mois après pour voir les deux pays s’entendre sur un compromis contenu dans un procès-verbal signé en février 2011. Mais 2018 n’est pas 2010 (…).


Certes les Comores ne font pas partie des «15 pays» prioritaires de la France en matière d’octroi de visas, et ce proportionnellement à la taille démographique du pays. Certes, de nombreux jeunes Comoriens ont inventé «de nouveaux moyens» pour contourner les tracasseries administratives, réelles ou supposées, des services consulaires français aux Comores. Certes, l’affluence des demandeurs de visas tend à baisser dans le pays en raison des régularisations massives opérées ces dernières années notamment au profit des conjoints mariés à des citoyens français. Certes encore, des centaines de Comoriens ont obtenu des titres de séjour à Mayotte, permettant à leurs conjoints de bénéficier à leur tour de la nationalité française. Et que les longs fils d’attente diminuent sensiblement. Mais les deux pays liés par l’histoire et surtout par la langue sont toujours appelés à arracher des compromis et éviter de réduire le débat à un jeu de ping-pong.

Peu d’intérêt…

Malgré l’absence de chiffres crédibles, on peut affirmer qu’ils sont de moins en moins nombreux, les jeunes comoriens, à considérer le français comme seule langue d’avenir. C’est peut-être pourquoi, le Groupe scolaire Fundi Abdoulhamid a lancé la journée des langues. La célèbre école a compris qu’il faut désormais accompagner les futurs demandeurs de visas à apprendre toutes les langues, à se les approprier, dans l’objectif de les aider à anticiper «leurs choix», une fois le baccalauréat en poche. Autre fait qui, vraisemblablement, explique le peu d’intérêt accordé à cette mesure, la propension des parents comoriens à envoyer, de plus en plus, leurs enfants dans d’autres contrées, le taux d’abandon des études étant élevé en France, pour diverses raisons, comparé au Sénégal, au Maroc ou encore à Madagascar.


Parlé à travers le monde par environ 220 millions de personnes, le français est en huitième position des langues internationales et reste la langue d’apprentissage pour quelques cent millions d’élèves, selon des chiffres officiels. Mais l’apprentissage de cette langue semble perdre sa vivacité aux Comores. Pour certains, il est facile aujourd’hui aux Comores d’apprendre la langue de Shakespeare que celle de Molière malgré les fonds investis par la Francophonie ou la France à travers divers programmes de soutien à «notre» langue.


Les demandes d’inscription auprès des Universités françaises ne cessent d’augmenter aux Comores si on en croit les chiffres rendus publics l’an dernier par l’antenne de Moroni du Campus France. On estime à environ 22.000 demandes enregistrées ces dernières années, représentant une bagatelle de 200.000 euros. On nous apprend encore que 300 visas avaient été accordés au niveau du Campus France en 2017, soit à peu près moins de 6% de la moyenne tri-annuelle. Un chiffre en deçà des attentes. Certains, grâces à de nouvelles facilités, préfèrent se rendre plutôt dans des pays anglophones où l’intégration est réputée moins difficile, où les connections entre Comoriens sont faciles et où encore l’économie est en pleine transformation avec le besoin de nouveaux bras. Aujourd’hui, l’anglais offre à ceux qui la parlent de meilleures opportunités jusqu’ici méconnues.


D’autres, après des allers-retours et des multiples tentatives de demande de visas, s’aventurent sur «de nouvelles routes» pour gagner la France avec le risque élevé de sauter sur le premier travail proposé ou fonder une famille. Et le bac mis dans un tiroir. Au niveau mondial, la France a délivré au total 3,588.555 millions de visas en 2015 et 87.108 visas étudiants à la même année, soit une hausse de 5,4%, selon des statistiques du ministère français de l’Intérieur, Place Beauvau. C’est dire que la tendance est à la hausse. Mais aux Comores, elle est à la baisse malgré la hausse des demandes faites par des jeunes Comoriens souhaitant terminer leur cursus scolaires avec leur langue d’enseignement.

La suspension même provisoire actuelle des visas ne pousse-t-elle pas ces jeunes à tourner, à contrecœur, le dos à une langue qui les a façonnés et à légitimer, à tort ou à raison, «ce peu d’intérêt» que les Comoriens donnent à la mesure française de rétorsion?  


A.S.Kemba

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