Le secrétaire général de la Commission de l’Océan indien (Coi) déroule les enjeux du 40ème Conseil des ministres qui s’ouvre ce lundi 8 juin à Moroni. Dr Ibrahim Norbert Richard défend une vision pragmatique de l’institution qui se limite à accompagner les Etats membres à se doter d’outils, de ressources et de mécanismes consensuels pour mieux faire face à leurs défis communs. « La Coi est un facilitateur de coopération, elle permet à ses États de mutualiser les moyens, de mobiliser des partenariats et de mettre en œuvre des projets en commun sur la santé, le climat, la sécurité maritime, la culture », explique-t-il. Le diplomate malgache, arrivé il y a deux mois à la Coi, se félicite de l’état d’esprit qui anime les pays membres et l’engagement des partenaires à soutenir autant que besoin des projets structurants au service de cette vision partagée de faire de l’espace indianocéanique une zone de rêves et d’ambitions partagés et de coopération intégrée.
Les Comores transmettent cette semaine le flambeau de la présidence en exercice de la Coi à la France à Moroni. Quelles sont vos impressions immédiates en tant que patron de l’organisation régionale ?
C’est ce qu’on appelle de la continuité institutionnelle. La présidence comorienne de la Coi prend fin à l’issue du Conseil des ministres et ce sera donc à la France d’assumer la présidence tournante annuelle de l’organisation. Mon impression immédiate est celle d’un engagement sérieux, profond et sincère des autorités comoriennes dans l’organisation de ce rendez-vous ministériel.
Quel bilan tirez-vous de la présidence comorienne et quels devraient être, selon vous, les priorités de la présidence française ?
Pour ce qui est des priorités de la présidence française de la Coi, il reviendra au chef de la délégation française au Conseil des ministres de les présenter. Pour ce qui est de la présidence comorienne de la Coi qui s’achève, je ne saurai exprimer un point de vue d’ensemble ayant pris mes fonctions il y a deux mois. Cela dit, je tiens à souligner l’accueil chaleureux réservé à ma délégation et moi-même et, plus encore, l’engagement ferme et concret des autorités de l’Union des Comores, particulièrement du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale en tant que président.
J’ai pu constater, depuis une semaine que je suis ici, aux Comores, combien les autorités comoriennes croient dans la coopération régionale et sont soucieuses de la faire avancer conformément aux textes et aux principes qui guident notre organisation. La présidence comorienne de la Coi s’est placée sous le signe du dialogue permettant de faire avancer des dossiers qui étaient à l’examen depuis longtemps comme la stratégie régionale de recherche et innovation, le cadre d’intégration de la jeunesse dans les activités de la Coi, des cadres internes aussi pour le fonctionnement de l’organisation. Elle a aussi ouvert une voie en direction de la diversification des partenariats et la mobilisation des ressources. Ce sont des sujets qui fixent un cap nécessaire dans une période de contraction des financements internationaux.
Quels sont les grands enjeux de ce 40eme Conseil des ministres des Affaires étrangères des Etats membres de la Coi ?
L’enjeu de chaque Conseil est, d’abord, la confirmation d’une volonté commune de coopérer. Les thèmes que nous aborderons requièrent tous cette confirmation. A ce 40ème Conseil, les ministres de nos États membres se pencheront sur l’organisation proposée d’un nouvel exercice grandeur nature de simulation de pollution en mer à Madagascar, de deux conférences ministérielles sur la sécurité des câbles à fibre optique et sur la sécurité portuaire, ou encore d’un symposium sur la connectivité maritime. Il sera aussi question de réseau « SEGA One Health » qui soutient nos États membres pour la prévention et la riposte face aux risques épidémiques, de la reprise des opérations conjointes de surveillance des pêches grâce à l’appui de l’Union européenne et de la Région Réunion ou encore du lancement de la prochaine édition du prix Indianocéanie. L’enjeu est donc de disposer des mandats nécessaires à la mise en œuvre des actions régionales et d’une impulsion politique pour l’implication effective des institutions nationales et des partenaires à celles-ci.
L’intégration de l’île comorienne de Mayotte au sein de la Coi revient avec insistance alors que l’Accord de Victoria est clair depuis l’adhésion des Comores en 1986. Comment expliquez-vous cette persistance de demande d’adhésion de Mayotte et comment le vivez-vous en tant que numéro un de l’institution ?
En tant que numéro un de l’institution comme vous dites, ma position est claire et dictée par le principe de non-ingérence. La Coi est une Commission technique de coopération au service de ses États membres. Je m’en tiens donc aux textes adoptés par nos États membres. Ce sujet que vous évoquez relève des relations bilatérales entre États. Le Secrétariat général, qui reçoit sa feuille de route du Conseil des ministres de la Coi, n’est aucunement saisi de cette question.
Une série d’activités culturelles, scientifiques, ludiques et artistiques sont organisées aux Comores. Quel message la Coi souhaite-elle livrer à travers ces évènements ?
Le message est clair : la Coi est au service de ses États membres, elle travaille directement pour les gouvernements de ses États membres et ses actions ciblent, finalement, les populations. Nous savons que nos activités sont techniques. Mais elles ont des impacts sur les populations. La Coi a réalisé beaucoup de choses ici comme le Centre d’artisanat, l’antenne de Volo Volo, l’accompagnement du Parc Marin de Mohéli, les jetées d’Itsandra et Domoni, la formation de dizaines d’épidémiologistes, l’équipement de laboratoires à l’hôpital et à la faculté des sciences et techniques…
Quelles sont les activités des « Journées de la COI aux Comores » ?
Elles sont nombreuses. Il y a l’exposition de photographies au Cndrs, qui est gratuite et ouverte au public que j’encourage à s’y rendre. Elle montre l’étendue de nos actions et aussi les visages de la coopération, c’est-à-dire ceux qui y travaillent et ceux qui en bénéficient. Nous avons aussi tenu une conférence à l’Université des Comores que je remercie pour son accueil. L’idée était de présenter la coopération, son utilité et aussi les métiers associés pour faire naitre des vocations.
Nous avons aussi lancé un guide des exportations des biens et services culturels à l’Uccia. Nous remettrons des matériels à la direction générale de la sécurité civile pour un montant de 95 millions KMF et nous dévoilerons l’identité de porteurs de projets locaux d’économie circulaire qui bénéficieront d’un accompagnement de la Coi. Ces activités, conduites avec le soutien de nos partenaires, l’Union européenne et l’Afd, ne sont pas que des opérations de visibilité, ce sont des exemples concrets de ce que nous faisons.
Quels sont les grandes directives régionales émises lors du dialogue sur le climat organisé la semaine dernière en prélude à la prochaine «COP » ?
Ce dialogue national organisé par l’Australie et le Système des Nations unies a été très utile. La Coi y contribue pour faire le lien avec le volet régional. La première recommandation, c’est que le défi climatique requiert une implication de tous les ministères et de toutes les institutions. C’est un défi crucial et transversal. La seconde recommandation, c’est que nos États insulaires ne peuvent pas aller en ordre dispersé aux « COP » sur le climat ou dans les grands forums internationaux. Il faut faire front commun, bâtir des coalitions et s’accorder sur des plaidoyers en commun pour être entendus et peser sur les négociations.
Que répondez-vous à ceux qui reprochent souvent la Coi d’être «une bureaucratie» déconnectée des grandes réalités des peuples notamment les questions de pauvreté, d’infrastructures et de services publics ?
Je leur dirai que la Coi est d’abord une administration au service de cinq États. Je comprends la perception de nombreuses personnes mais celle-ci repose parfois sur une méconnaissance de ce qu’est la Coi. A l’Université, un participant a demandé pourquoi la Coi n’améliore pas la connectivité régionale. Nous entendons l’attente mais la Coi n’a ni avion ni navire. Elle n’a pas vocation non plus à construire des routes ou des ports. La Coi est un facilitateur de coopération, elle permet à ses États de mutualiser les moyens, de mobiliser des partenariats et de mettre en œuvre des projets en commun sur la santé, le climat, la sécurité maritime, la culture.
Pouvez-vous être plus explicite ?
Je vais vous donner des exemples. L’architecture régionale de sécurité maritime a permis de saisir plus de 5 tonnes de drogues sur les 24 derniers mois, le plan régional de riposte Covid-19 a permis de doter en équipements de diagnostics et matériels de protection et de prise en charge des malades dans tous nos États membres, plus de 60 PME ont été soutenues pour participer à des foires internationales, 143 opératrices et opérateurs culturels ont été soutenus en mobilité, cocréation, organisation d’évènements ou formation.
A cela s’ajoutent des stratégies régionales sur la lutte contre la pollution plastique, la réduction des risques de pollution, des exercices de terrain conjoints, des opérations de surveillance des pêches, des formations techniques en santé, environnement, météorologie… En ce moment même, avec le risque Ebola, notre réseau «SEGA One Health» est en alerte. Nos équipes ont lancé les commandes pour prépositionner des tests de diagnostic Ebola dans tous les pays en plus d’un stock régional. Nous avons aussi une provision pour des ripostes aux épidémies activables à la demande des États. La COI, c’est du concret !
Il y a eu des projets d’envergure régionale qui ont fait leur preuve ces vingt dernières années comme la sécurité maritime et la santé. Mais quels sont aujourd’hui les grands projets structurants qui pourraient contribuer également au renforcement de cette noble idée d’appartenance à un espace commun ?
Le réseau « SEGA One Health » et l’architecture de sécurité maritime sont emblématiques de ce qu’on peut faire ensemble. Ces dispositifs apportent des résultats concrets. Ici aux Comores, nous allons soutenir les capacités techniques et matérielles du Centre national de l’Action de l’État en mer qui s’inscrit pleinement dans l’architecture régionale. Nous poursuivons aussi nos actions en santé avec les services en charge de la santé, de l’élevage et de l’environnement. Nous soutenons la formation professionnelle en épidémiologie, la dotation en équipements, le déploiement d’expertises, des opérations d’intervention comme des campagnes de vaccination contre la fièvre aphteuse… Nos autres programmes sont tout aussi importants pour créer une communauté de praticiens et de techniciens qui échangent et se renforcent mutuellement. Mais comme vous parliez d’une idée d’appartenance, je crois que la culture est le premier des ciments et je suis heureux que la Coi, avec l’Afd, mette en œuvre le «projet ICC». Ce projet montre aussi que la culture c’est une économie, un levier de développement. Notre rôle, c’est de faciliter la coopération dans ce domaine, entre les acteurs des filières culturelles autant qu’avec les autorités publiques, qu’avec les écosystèmes d’innovation et d’entrepreneuriat.
Vous avez été nommé à la tête de la COI en avril dernier pour terminer le mandat dévolu à Madagascar, soit un peu plus de deux ans. Quelles sont vos grandes priorités pour le temps qui vous reste ?
Je n’ai pas de priorités à imposer en tant que tel aux États membres. Ma feuille de route est décidée par eux. Cela dit, il y a deux sujets qui me semblent urgents et cruciaux. D’abord, la modernisation de la Coi. Le chantier est lancé. Mais il faut accélérer le pas. Il me semble indispensable de revoir la structure interne et les processus de gouvernance pour gagner en efficacité, en agilité et en capacité à mobiliser des financements. C’est essentiel pour les prochaines années et pour faire un saut qualitatif dans un contexte de plus en plus concurrentiel et en perpétuelle évolution. Ensuite, et c’est lié, je pense à la diversification des partenariats et des sources de financement. L’Union européenne et l’Agence française de développement sont les principaux partenaires de la COI.
L’organisation est aujourd’hui accréditée auprès du Fonds vert pour le climat et on l’espère bientôt au Fonds d’adaptation.Face à la contraction des financements en subvention, il est urgent d’élargir nos horizons, avec audace et détermination. Il y a des opportunités. Je compte m’en ouvrir aux membres du Conseil pour que nous puissions assurer l’avenir de notre coopération régionale qui doit être toujours plus utile pour nos populations.





