L’intelligence artificielle (IA) ouvre de nouvelles perspectives pour les Comores, mais pose aussi des défis en matière d’emploi, de cybersécurité et de protection des données. Pour Mze Soilihi, consultant international, le pays doit former sa population, développer ses propres outils et intégrer le Shikomori afin de maîtriser cette révolution technologique. Compte rendu d’interview
L’intelligence artificielle représente à la fois une opportunité et un défi pour les Comores. Pour Mze Soilihi, dit Zilé, consultant international et ancien cadre dirigeant notamment chez Thomson et Thales, cette technologie pourrait transformer plusieurs secteurs de l’économie et de la société, à condition que le pays anticipe suffisamment son développement.
Pour expliquer simplement ce qu’est l’IA, il la définit comme «un ensemble de technologies et de programmes informatiques conçus par l’homme pour permettre à des machines d’accomplir certaines tâches nécessitant habituellement des capacités humaines». Elle peut notamment analyser des informations, apprendre, reconnaître des situations et résoudre des problèmes. «Elle constitue, d’une certaine manière, un outil capable d’augmenter les capacités intellectuelles de l’homme et de l’accompagner dans différents domaines», ajoute-t-il.
Dans le domaine de la gouvernance, Mze Soilihi estime que l’IA pourrait contribuer à améliorer la transparence des marchés publics. Les Comores pourraient, selon lui, « s’inspirer » du modèle albanais et envisager l’utilisation d’un agent d’IA dans la gestion des appels d’offres. « L’utilisation de l’IA dans les marchés publics pourrait contribuer à rendre certaines procédures plus transparentes et à réduire les risques de favoritisme ou d’intervention humaine dans la sélection des dossiers », explique-t-il. L’outil pourrait analyser les candidatures, comparer les offres et appliquer des critères prédéfinis. Mais cette évolution ne saurait se faire sans protection. «Une telle démarche doit impérativement être accompagnée d’un programme solide de cybersécurité», prévient-il.
Le Shikomori au cœur de l’innovation
Pour Mze Soilihi, l’agriculture et la pêche figurent parmi les secteurs dans lesquels l’IA pourrait apporter des solutions concrètes. En mer, elle pourrait notamment permettre aux pêcheurs d’obtenir des informations météorologiques, d’identifier des zones potentiellement favorables à la présence de poissons ou encore de mieux se localiser. Mais encore faut-il que ces outils soient accessibles à la population. «C’est justement l’une des ambitions de l’association Alkamar IA [créée par Zilé pour promouvoir l’IA dans le pays] : contribuer à l’intégration de la langue comorienne dans les outils d’intelligence artificielle», précise-t-il. L’objectif est notamment de permettre «au plus grand nombre de Comoriens, notamment les pêcheurs et les agriculteurs, d’utiliser ces technologies dans leur langue, le Shikomori».
Dans l’agriculture, l’IA pourrait également «aider à analyser les conditions météorologiques, identifier certaines maladies des plantes, améliorer la gestion des cultures et fournir des conseils adaptés aux agriculteurs».L’éducation constitue un autre chantier prioritaire. «Absolument», répond-il lorsqu’il est question d’intégrer l’IA dans les programmes scolaires. Mais, insiste-t-il, «il ne faudrait pas seulement apprendre aux élèves et aux enseignants à utiliser l’IA». Il faudrait également leur permettre «de comprendre son fonctionnement et, progressivement, d’apprendre à créer des outils utilisant cette technologie».
L’essor de l’IA oblige aussi à repenser l’évaluation scolaire. «Aujourd’hui, un élève peut utiliser l’IA pour réaliser un devoir à la maison, préparer une leçon ou obtenir un résumé», constate-t-il.
Anticiper les risques
L’oral, les exercices pratiques et les travaux réalisés en classe pourraient donc devenir davantage nécessaires pour vérifier les connaissances réellement acquises. Mze Soilihi reconnaît par ailleurs que l’automatisation et la robotisation peuvent provoquer des suppressions d’emplois. «Oui, c’est un risque réel», affirme-t-il. Toutefois, les nouvelles technologies peuvent également faire apparaître de nouveaux métiers.
Le véritable enjeu est donc «de savoir comment accompagner les travailleurs afin qu’ils puissent acquérir de nouvelles compétences».
Il appelle également à la prudence face à l’autonomie croissante des systèmes d’IA. «Plus les systèmes deviennent autonomes et capables d’exécuter des tâches complexes, plus la question de leur contrôle, de leur sécurité et de leur encadrement devient importante», estime-t-il. Des règles de sécurité, une supervision humaine et des mécanismes permettant d’interrompre les systèmes doivent, selon lui, accompagner leur développement. Enfin, l’État doit protéger les citoyens. «L’État doit mettre en place un cadre juridique clair pour protéger les citoyens», affirme-t-il, notamment contre les atteintes à la vie privée, à l’image et aux données personnelles. Pour Mze Soilihi, les Comores ne doivent cependant pas chercher à bloquer l’IA. «L’objectif ne doit pas être de bloquer l’intelligence artificielle, mais de créer un environnement dans lequel elle peut être utilisée au service du développement tout en protégeant les droits des citoyens». Surtout, conclut-il, «Les Comoriens doivent également devenir des acteurs de sa conception et de son développement».



