Première femme bachelière de son village, Isma Saandi a façonné des générations d’élèves comoriens. Entre rigueur scientifique, engagement associatif et priorité à la vie de famille, celle que ses anciens élèves décrivent comme une enseignante “bienveillante et dévouée” a su tracer son de chemin dans le respect de tout le monde et en laissant ses empreintes, indélébiles où qu’elle soit. Récit d’une vie dédiée à l’éducation.

 

Isma Saandi, 61 ans aujourd’hui, est la première femme bachelière de la localité de Dzahadju ya Hambuu. Enfant, Isma Saandi ne se voyait pas un jour devant un tableau noir, demandant aux élèves de se taire, de croiser les bras. «Je voulais devenir médecin », a-t-elle confié lors de notre entretien dans son salon.

Voulant réaliser son rêve d’enfant, la jeune fille s’est orientée vers la série D. Mais le destin avait déjà prévu autre chose. Après avoir obtenu son bac D en 1983, la jeune fille a été propulsée dans l’enseignement lors du service national, car il était question d’enseigner une année avant d’intégrer l’Université alors appelé Ecole nationale d’enseignement supérieure (Ens). Isma Saandi s’est retrouvée donc, du jour au lendemain, face à des classes. «J’avais peur des élèves. Certains étaient bien plus grands que moi, d’autres étaient de ma propre promotion», se souvient-elle. Avec un bac scientifique, on lui demandait pourtant de dispenser des cours d’histoire-géographie et de français. Ainsi, elle a plongé dans les livres, fait ses propres recherches. «J’ai assumé ce choix», dit-elle.

Professeure de mathématiques et des sciences naturelles

La vocation a fini par se concrétiser. Elle a intégré l’École nationale d’enseignement supérieur (Ens) de Mvuni, institution créée pour former en urgence les cadres et pédagogues dont le jeune État comorien avait besoin, au lendemain de la déclaration de l’indépendance en juillet 1975. En 1986, elle sort professeure de mathématiques et des sciences naturelles. Elle deviendra la même année, professeure-encadreuse pour les futurs enseignants.


Depuis, elle a enchaîné les affectations de Singani au collège de Mbueni et Vuvuni. Isma Saandi a assuré. Tout cela avant qu’elle ne soit mariée. «Mes parents me soutenaient toujours. Ma famille ne m’a jamais interdit d’évoluer dans ma carrière. J’ai eu la chance d’être mariée à quelqu’un avec qui je m’entendais très bien et il m’encourageait à évoluer», a-t-elle confié, joyeuse. Et de préciser qu’à l’époque, bien que de nouvelles écoles privées d’enseignement fussent ouvertes, elle n’a jamais voulu s’engager dans plusieurs établissements. 


«Je n’ai jamais accepté d’avoir plus de 23h la semaine. La notion du temps est importante pour moi et je plaçais ma famille en priorité», a-t-elle livré. Quand son fils aîné devait aller à l’école, elle l’a inscrit à l’école Omar Ibn Khaldoun à Vuvuni. «La même année, j’ai demandé qu’on m’affecte là-bas. J’enseignais aussi à l’école privée Franco-arabe de Moroni. Je me débrouillais toujours pour terminer les cours avant 11h pour chercher mon fils et rentrer», a-t-elle raconté.
Plus tard, pour se caler sur les horaires de ses enfants inscrits à l’école Franco-arabe, elle s’est adaptée pour gérer les trajets et elle a déménagé à Vuvuni. 


Ce choix de vie a été rendu possible grâce au soutien inconditionnel de ses proches : des parents visionnaires qui ont cru en elle à une époque où la scolarisation des filles n’était pas la norme, et un époux qui l’a toujours encouragée à évoluer. «Je me rappelle encore que quand j’étais jeune, j’étais membre d’une association de la région de Hambu. Il y avait des femmes et des hommes. Mais toutes, ont subi le veto de leurs parents excepté moi. Mon père était conscient qu’on n’allait rien me faire», a-t-elle remercié ses parents qui ont forgé la femme de caractère et imposante qu’elle est devenue. 

La famille en première ligne

Interrogée sur ce qui l’a marquée, Isma Saandi, mère de 5 enfants, a parlé des débuts de sa scolarisation. «Au début, je n’étais pas en âge d’être scolarisée. Je suivais ma grande sœur à l’école primaire, ouverte au village. Quand elle a déserté, l’instituteur a décidé de me garder. A l’époque, il fallait d’abord faire l’école coranique avant d’intégrer l’enseignement français», a-t-elle expliqué, fière. 


Mais son engagement ne va pas se limiter dans les salles de classe. Très jeune, elle s’implique dans le milieu associatif local pour le développement de son village, négociant notamment des projets auprès des Fonds d’appui au développement communautaire (Fadc) avec le soutien d’un père confiant dans ses capacités. Après des décennies de carrière, celle que ses anciens élèves décrivent comme une enseignante «bienveillante et dévouée» a récolté ce qu’elle a semé. 


Hassan Alwalid, ancien élève d’Isma Saandi, a parlé d’une femme très dévouée à son métier. «J’ai apprécié sa façon de faire passer le message (facile à comprendre). Une personne bienveillante. A Vuvuni, elle a su et pu bien s’intégrer dans la communauté. J’apprécie aussi le fait qu’elle n’a pas oublié son passage au village (ses enfants aussi d’ailleurs)», a-t-il apprécié. 
«Mme Isma Saandi est la première femme bachelière de Dzahadju-Hambu. Son parcours a été une source d’inspiration pour d’autres filles de la ville.  Jusqu’à son départ à la retraite, elle a été une actrice majeure de la vie associative locale et a contribué à l’encadrement de plusieurs générations d’élèves, dont certains occupent aujourd’hui des postes de responsabilité dans l’administration nationale», a témoigné l’ancien journaliste Mohamed Inoussa, aujourd’hui ministre conseiller à l’ambassade des Comores au Maroc.Durant des décennies d’enseignement, Isma Saandi n’a eu aucun conflit avec un élève ou un parent. 


Récemment, alors qu’elle accompagnait sa mère hospitalisée, une femme médecin s’est approchée d’elle pour lui demander si elle n’avait pas été son enseignante autrefois. «Il s’agissait d’une ancienne élève du collège que j’ai autrefois recadrée pour tricherie, aujourd’hui professionnelle de santé accomplie. J’étais donc très fière et contente de voir qu’à défaut de le devenir, j’en ai formé», a livré maman Mondoha, confiant que «ce qui me ronge, c’est de voir que l’enseignement a parfois été minimisé, considéré par certains comme le plus insignifiant des métiers. Pour moi, former la jeunesse a toujours été une responsabilité majeure».