Langue parlée au quotidien par les Comoriens, le shiKomori occupe une place importante dans la vie de la population. Pourtant, son utilisation reste encore limitée à l’écrit, à l’école et dans l’administration. Ainsi, malgré sa présence dans les échanges quotidiens, sa place dans ces secteurs soulève des questions sur son évolution et sur son usage dans la société comorienne. Pour mieux comprendre les difficultés et les perspectives liées à l’utilisation du shiKomori dans la société comorienne, nous nous sommes entretenus avec Mohamed Ahmed Chamanga. Le spécialiste a répondu à nos questions sur l’évolution et la place de cette langue.
Quels sont les freins majeurs, qu’ils soient politiques, économiques ou sociologiques, qui empêchent aujourd’hui le shiKomori de passer du statut de langue orale du quotidien à celui de langue d’enseignement et d’administration?
L’utilisation du shiKomori dans l’enseignement et l’administration demande quelques préalables. Cela ne peut pas se faire à la va-vite. Il faut d’abord former les enseignants. Ces derniers doivent savoir comment la langue fonctionne et comment elle doit s’écrire. Pour ce qui est de l’utilisation de la langue dans l’administration, il faut commencer par le plus simple. Commencer notamment par les formulaires administratifs qui doivent être bilingues. Mais cela suppose le développement d’un lexique technique. Pour y arriver, l’Etat doit s’impliquer sérieusement en y mettant et la volonté politique et les moyens nécessaires.
Il doit notamment mettre en place une commission ad-hoc pour définir les objectifs et les différentes étapes. Quand ces derniers seront clairement définis, il faudra mettre en place une commission permanente composée de linguistes, de spécialistes en éducation qui vont préparer les matériels didactiques, notamment les manuels scolaires, les outils pédagogiques, etc).
Quelles sont les avancées scientifiques majeures (dictionnaires, grammaires, codification de l’alphabet) réalisées par les chercheurs ces dernières décennies, et sont-elles suffisantes pour une utilisation officielle immédiate ?
Nous disposons aujourd’hui d’un certain nombre de travaux scientifiques qui permettent de comprendre le fonctionnement intrinsèque de la langue. Il existe notamment des livres de grammaire, des dictionnaires qu’il faut certainement développer et enrichir. Il est également nécessaire de les rendre pédagogiquement accessibles au plus grand nombre.
L’alphabet et l’orthographe sont codifiés, même si on peut encore apporter quelques améliorations. Comme on l’a souligné plus haut, leur utilisation suppose un apprentissage préalable.
Comment gérer l’intégration des quatre variantes de l’archipel (shingazidja, shindzuani, shimwali, shimaore) dans le système éducatif et administratif sans créer de sentiment de marginalisation d’une île par rapport à une autre ?
Pour réussir l’intégration harmonieuse du shiKomori dans le système éducatif, nous pensons conserver dans chaque île le dialecte local, autrement dit, le shiNgazidja à Ngazidja, le shiMwali à Mwali, le shiNdzuani à Ndzuani et le shiMaore à Maore.
Cela présente l’avantage de ne pas perturber et pénaliser les enfants dans leur apprentissage. C’est au niveau du collège que les élèves d’une île vont être initiés au dialecte d’une autre île, de telle sorte qu’au bout de quatre ans, ils soient à l’aise dans tous les dialectes du shiKomori.
Le débat entre l’usage de la graphie latine et de la graphie arabe (ajami) pour écrire le shiKomori est-il tranché au niveau scientifique et institutionnel ? Quelles en sont les implications pédagogiques ?
Ce débat était justifié à l’époque où très peu d’élèves fréquentaient l’école française. Aujourd’hui, tous les enfants vont à l’école publique ou privée où l’alphabet latin est utilisé.
Par ailleurs, la population actuelle, dans sa grande majorité, est aujourd’hui familiarisée à cette écriture en caractères latins. En effet, la plupart des affiches, la traduction écrite du coran et de certains textes religieux se font déjà avec les caractères latins. Et cela ne suscite plus de débat. Après tout, l’alphabet retenu, qu’il soit en caractères latins ou en caractères arabes, ne peut être qu’un instrument de communication. Autant opter pour celui qui est le plus efficace.
Enfin, notre environnement régional, comme en Tanzanie avec le swahili ou à Madagascar avec le malgache, montre que l’usage des caractères latins est un acquis depuis longtemps, bien que dans ces deux pays, les caractères arabes aient été en usage avant le 19e ou le 20e siècle.
Concrètement, à quoi ressemblerait un modèle pédagogique réussi aux Comores ? Faut-il utiliser le shiKomori comme langue d’enseignement au primaire avant de faire une transition vers le français et l’arabe ?
Sur le plan pédagogique, il est prouvé que l’apprentissage dans la langue maternelle offre plus d’avantages, en particulier sur le plan cognitif. L’enfant se sent à l’aise et comprend plus vite. Cela lui permet en outre d’avoir un meilleur respect de son identité culturelle et environnementale.
Il nous semble par conséquent que l’utilisation du shiKomori comme langue d’enseignement est souhaitable dès les classes maternelles jusqu’au cours préparatoire (CP), voire au cours élémentaire première année (CE1). Comme nous l’avons dit, cela doit se faire progressivement, en s’assurant que tous les matériaux pédagogiques et didactiques soient disponibles. L’introduction des langues étrangères peut se faire progressivement, comme matière enseignée et/ou langue d’enseignement.
La langue comorienne dispose-t-elle du lexique nécessaire pour rédiger un jugement au tribunal, un texte de loi ou un cours de sciences ?
La réponse à cette question découle de ce qu’on a souligné plus haut. Le développement et l’enrichissement du vocabulaire technique est nécessaire. Il faut savoir que toutes les langues ne sont pas «nées» avec tous les mots techniques. Partout, on a eu recours soit à la création de nouveaux mots à partir de la langue elle-même, soit à des emprunts plus ou moins adaptés à la structure morphophonologique de la langue d’accueil.
Si l’État comorien décidait aujourd’hui d’appliquer pleinement l’officialisation du shikomori, quelles seraient les trois premières étapes prioritaires à mettre en œuvre dans les 5 prochaines années ?
Le shiKomori est l’une des langues officielles des Comores depuis 1992 (voir la constitution). L’orthographe officielle du shiKomori date de 2009. Mais depuis ces dates, aucune avancée n’est observée par manque général d’une volonté politique réelle.
Il ne suffit pas de «pondre» des arrêtés ou des décrets pour que l’enseignement du shiKomori soit effectif. Voir ce que nous avons dit à la première question. Si nous voulons l’introduire dans le système éducatif, il ne faut pas considérer le shiKomori comme quelque chose de très facile parce que nous la parlons. Cela demande un long processus d’apprentissage, de formation, de création et un véritable engagement des autorités politiques.
Richda Radjab (stagiaire)


