Installé en France depuis 2013, Mohamed Nadjad Maoulida, originaire de Mbeni, est titulaire d’un Master 2 professionnel en Data management et marketing digital. Il travaille aujourd’hui chez Brico Dépôt, dans le secteur des matériaux de construction, tout en développant des projets pour le pays. Face aux estimations approximatives à l’origine de surcoûts sur de nombreux chantiers, il a lancé Daho-ku. Cet outil vise à mieux préparer les travaux en amont grâce à des données techniques et des retours de terrain. Mohamed Nadjad Maoulida fait partie de cette nouvelle génération de la diaspora engagée pour le développement du pays. Interview…
Quelle est l’erreur la plus fréquente et la plus coûteuse que vous observez sur les chantiers ?
L’erreur la plus fréquente, et souvent la plus coûteuse, c’est d’acheter sans un devis quantitatif bien détaillé et établi sur la base des besoins réels du chantier. Cela produit deux conséquences très concrètes : la surestimation des quantités et les mauvais choix techniques. Sur le carrelage, on peut acheter trop de ciment ou oublier une partie des besoins réels, comme les plinthes ou les pertes normales de chantier.
En plomberie, une mauvaise conception peut donner une pression d’eau insuffisante alors que le réservoir est plein, c’est un cas qui est très récurrent dans nos maisons. Et dans les gros œuvres ou les finitions, des dosages mal maîtrisés ou des matériaux inadaptés au climat tropical créent ensuite des fissures, de l’humidité ou des reprises de travaux très coûteuses.
Dans ce contexte, quel problème précis avez-vous voulu résoudre en créant votre outil ?
J’ai voulu résoudre un problème simple, mais très coûteux : l’absence d’un outil accessible pour estimer correctement les quantités de matériaux et mieux préparer un chantier avant de le lancer. Aux Comores, construire une maison est souvent le projet d’une vie. C’est un investissement financé par des tontines, des années d’épargne, et très souvent par toute une famille, dans un contexte où les coûts sont élevés et où l’accès aux bons matériaux n’est pas toujours garanti. La construction est par ailleurs un secteur stratégique pour notre économie.
Selon les données du Fmi et de l’Afd, 13 % des transferts de la diaspora sont alloués à la construction, soit environ 19 milliards de francs comoriens. C’est un secteur créateur d’emplois, porteur d’une dynamique réelle, mais qui souffre d’un manque criant de méthode sur le terrain. Les conséquences sont concrètes. Quand un artisan surestime systématiquement le ciment ou le sable, ce sont des centaines d’euros qui partent à la poubelle à chaque chantier et sur trois travaux répétés, la perte devient significative.
Quand le carrelage posé se décolle après quelques années faute d’avoir été adapté au ciment local, c’est un surcoût que la famille paie deux fois. Ces erreurs ne sont pas anecdotiques : elles s’accumulent à l’échelle du pays. Selon des cabinets d’études en génie civil, il faut compter en moyenne entre 220 000 et 320 000 francs comoriens par m² pour construire une maison confortable, gros œuvre, second œuvre et finitions compris. C’est une facture déjà très élevée au regard des réalités économiques de nos foyers. Si on n’optimise pas ces coûts dans les prochaines années, construire une maison de plus de 100 m² deviendra tout simplement hors de portée pour la grande majorité des familles.
L’enjeu de notre sujet dépasse le simple calcul de quantités. Ne pas améliorer l’excellence opérationnelle dans ce secteur, c’est exposer notre marché à l’entrée d’artisans venus de pays voisins pour exécuter correctement ce que nos propres concitoyens peinent à faire faute d’outils. Ce signal existe déjà, même faiblement. C’est aussi pour cela que Daho-ku a été conçu : contribuer à professionnaliser la filière, réduire le gaspillage, mieux cadrer les budgets, et améliorer durablement la qualité de l’habitat aux Comores.
Quel est votre rôle précis dans ce projet ?
Je suis le concepteur du produit Daho-ku. J’ai défini la vision du site, les parcours utilisateurs et les interfaces de navigation. Suite à mes enquêtes auprès de ceux qui construisent, j’ai défini les choix de question pour chaque formulaire qui permettront de résoudre les erreurs de quantités et j’ai coordonnés aussi la création des logiques de calcul pris en charge par les ingénieurs.
Mon rôle consiste surtout à traduire des normes techniques, des retours de terrain et des échanges avec des ingénieurs en outils simples à utiliser pour le grand public. J’ai aussi piloté la réalisation technique du projet avec un développeur web. Daho-ku est un travail collectif : chaque simulateur s’appuie sur des échanges avec des ingénieurs, mais aussi avec des maçons, carreleurs, peintres et plombiers expérimentés.
Avez-vous des résultats mesurables liés à votre outil ?
L’outil a été lancé très récemment, mais les premiers signaux sont encourageants. En une semaine, environ 450 personnes ont déjà visité le site et plusieurs utilisateurs ont commencé à tester les formulaires. Nous avons aussi reçu des retours positifs par mail et sur les réseaux sociaux. Sur la question des économies réalisées, nous préférons rester rigoureux, nous allons lancer un suivi auprès des premiers clients pour mesurer de manière concrète les gains obtenus sur les achats et la réduction du gaspillage.
Concrètement, comment votre solution permet-elle d’éviter ces pertes ou ces erreurs?
Le site a été construit en croisant quatre sources : les normes techniques de référence, les réalités du terrain comorien, des entretiens avec des artisans expérimentés et les échanges avec des ingénieurs. L’idée n’était pas de copier un modèle théorique, mais de créer un outil adapté aux pratiques locales, au climat des Comores, aux matériaux réellement disponibles et aux contraintes de ceux qui pilotent souvent leur chantier à distance. C’est cette méthode qui donne à Daho-ku sa pertinence sur des sujets comme le ciment, le carrelage, la peinture, la plomberie ou plus largement la maison aux Comores. Daho-ku agit à trois niveaux.
D’abord, par le calcul précis des quantités, pour éviter les surestimations et les sous-estimations qui entraînent des achats inutiles ou des allers-retours coûteux. Ensuite, par des hypothèses techniques cohérentes avec les pratiques du chantier, afin de mieux encadrer les dosages et les besoins selon le type de travaux. Enfin, par des conseils concrets qui aident le client à mieux suivre son chantier et à dialoguer avec les artisans sur une base plus claire. Nous avons aussi développé un convertisseur destiné aux professionnels, pour les aider à passer de mesures de terrain à des volumes plus précis, au lieu de travailler uniquement «à l’œil».
Quelle est la principale limite de votre outil aujourd’hui, et dans quels cas il ne suffit pas ?
La principale limite de l’outil, c’est qu’il améliore fortement la préparation, mais qu’il ne remplace pas la qualité d’exécution sur le chantier. Si les informations saisies sont correctes, les quantités calculées sont fiables et intègrent une marge normale de perte. En revanche, un outil d’estimation ne remplace ni un ingénieur, ni un artisan sérieux, ni un bon suivi des travaux. Daho-ku sert donc à mieux préparer, mieux acheter et mieux discuter avec les intervenants. Pour l’exécution, le suivi du chantier reste indispensable.


