Alors que les cas de viol sont de plus en plus relayés, quel traitement médiatique doit être réservé aux mis en cause ? Peut-on dès l’entame de l’affaire révéler leur identité et diffuser leurs photos ?

 

Les viols suscitent une charge émotionnelle très forte dans l’opinion publique. «Dans les affaires de viol, les journalistes sont les alliés des victimes. Ils doivent protéger ces dernières et aider, dans la mesure du possible, à les orienter vers les services spécialisés. En aucune manière les journalistes ne donnent une information pouvant permettre d’identifier la victime (pas de nom, pas d’indication sur sa famille, son école, etc.)», rappelle Ali Moindjié, ancien conseiller du Conseil national de la presse et de l’audiovisuel et journaliste à la retraite.

 «Toutefois, poursuit-il, la famille de la victime peut décider de rendre publique son identité. Et pour cela, il faut prendre le temps de lui expliquer toutes les conséquences de cette médiatisation, car son consentement doit être éclairé.» Quid du traitement médiatique réservé aux auteurs présumés de viols, notamment sur des mineurs ? Ces dernières années, les réseaux sociaux semblent être devenus la première source d’information des Comoriens. Les affaires de viol y sont relayées en premier lieu, bien avant les médias traditionnels.

 Ainsi, il n’est pas rare qu’avant même l’interpellation de l’auteur présumé, son identité et sa photo circulent sur les pages Facebook des médias sociaux, parfois même avant son arrestation par les forces de l’ordre. «Je suis très attaché à la présomption d’innocence. Malheureusement, ce principe cardinal du droit n’est plus respecté aujourd’hui», regrette un ancien journaliste qui a requis l’anonymat.


Publier la photo ou l’identité du mis en cause revient à violer la présomption d’innocence et son droit à l’image. «La publication d’une photo d’un auteur présumé de violences sexuelles est soumise à des conditions, notamment le fait de flouter le visage pour rendre impossible son identification ou, dans le cadre d’un appel à témoins, avec l’autorisation d’une autorité judiciaire», a précisé notre source anonyme. 


Le président du Syndicat national des journalistes, Chamsoudine Said Mhadji, abonde : «La révélation de l’identité ou la publication de la photo d’un auteur présumé peut néanmoins être envisagée dans certaines circonstances exceptionnelles, notamment lorsque les autorités judiciaires lancent un avis de recherche. Le journaliste peut publier la photo afin de faciliter les recherches et l’identification de la personne.»

«La présomption d’innocence»

En dehors de ces conditions, diffuser des images des auteurs présumés expose le journaliste à des poursuites. «Conformément aux lois en vigueur, le principe de la présomption d’innocence s’impose à tous, y compris les journalistes. Si ce dernier décide de publier des informations couvertes par le secret de l’instruction, la victime  peut porter plainte contre ledit journaliste à ses risques et périls pour violation notamment de la vie privée», a indiqué pour sa part, le président du Cnpa, Aboubacar Boina.

 «Le barreau de Moroni reste attaché aux principes de base adoptés à La Havane, à Cuba, le 7 septembre 1990. Quel que soit le fait divers et son degré d’importance, la dignité de toute personne devrait être respectée et cela implique également le respect de la présomption d’innocence. En privilégiant les informations qui sont émises par les professionnels, on diminuera ces risques de violation des droits fondamentaux», a recommandé le bâtonnier de l’ordre du barreau de Moroni, Me Youssouf Aticki Ibn Ismael,.

La protection de l’anonymat

Car comme le rappelle Ahmed Ali Amir, ancien directeur de publication d’Al-watwan, «la publication de la photo d’une personne mise en cause n’est pas neutre. Elle peut transformer une enquête judiciaire en condamnation publique avant même que la justice ait statué». Surtout qu’il n’est pas rare que l’image ou l’identité révélée sur les réseaux sociaux ou ailleurs ne soit pas la bonne.

 «Au regard de la présomption d’innocence, le journaliste ne donne pas le nom d’un suspect tant qu’il n’est pas transmis par un policier qui connaît le dossier ou une source du parquet. L’idée est que si le journaliste donne un nom par erreur dans la précipitation, il détruit la vie d’un innocent et ne pourra jamais en réparer les conséquences», explique longuement Ali Moindjié. Histoire d’éviter un lynchage médiatique à un innocent…


Aussi, dans les affaires de violences sexuelles notamment, mais pas seulement, beaucoup de médias traditionnels font le choix de ne pas dévoiler l’identité des suspects, se contentant de donner le prénom ou tout simplement les initiales tant qu’il n’y a pas eu de mise en examen ou de procès public. En revanche, cette règle change quand ce sont des personnalités qui sont mises en cause, parce qu’ici l’intérêt public prime sur la protection de l’anonymat. Il peut s’agir d’élus, de ministres, de figures institutionnelles ou encore de personnes en contact avec des enfants.


Surtout que, rappelle Chamsoudine Said Mhadji, «une personne mise en cause, interpellée, gardée à vue ou poursuivie demeure présumée innocente tant qu’elle n’a pas été définitivement condamnée par la justice». En revanche, le Code pénal a prévu des peines complémentaires pour les agresseurs sexuels. Outre les peines privatives de liberté, l’article 304 dispose que «la juridiction pourra prononcer la publication du dispositif de la décision définitive avec tous les moyens permettant d’identifier le coupable, comme son identité complète ou sa photographie».