Faisant partie de la deuxième génération des journalistes comoriens après celle du prince Said Ali Kemal et Said Ankili, le défunt, par sa voix imposante et ses billets d’humeur, aura marqué des générations d’auditeurs de la Radio Comores à la fin des années 1970, du Tropic Fm au début des années 1990 et de la Radio Ngazidja aux années 2000. Jeune militant politique, Mselem Ali intègre la Radio Comores en 1976 et embrassera la politique au sein du Mdp-Ngdc du feu ancien premier ministre Abbas Djoussouf avant de devenir patron de la Radio Ngazidja sous le régime de Mze Abdou Soulé Elbak.
Le journaliste Mselem Ali est décédé ce mardi 2 novembre à Paris en France à l’âge de 60 ans. La triste nouvelle est tombée hier matin et a été largement relayée sur les réseaux sociaux, entrainant des hommages appuyés à cette grande voix de la radio nationale. Natif d’Itsandra Mdjini, le journaliste fut, au même titre que d’autres grands noms comme Abdou Djibaba, Ali Djaé, Touma Bacar, Faouzia Ali Amir, Ali Djambaé et Aboubacar Omar, une figure emblématique du fameux «studio 55» de la Radio Comores. «Nous avons engagé les démarches administratives pour le rapatriement du corps. La dépouille sera aux Comores dans les prochains jours», a indiqué, hier soir à Al-watwan, un membre de sa famille.
Journalistes, hommes politiques et des anonymes ont salué la mémoire d’un professionnel dévoué à son métier et qui a dédié toute sa vie à la radio depuis la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 2000. Les messages de condoléances pleuvent de Moroni à Marseille. Mselem Ali, qui a embrassé très jeune le métier de journaliste, s’est illustré par sa passion, son sens de l’humilité et son attachement aux nobles valeurs primaires, défendant avec engagement les règles sacrées de la profession.
Un attachement aux grandes valeurs humaines
L’ancien directeur général d’Al-watwan, Ali Moindjié, a mis en lumière l’audace de l’homme et ses capacités uniques à manier la langue comorienne dans ses prestations journalistiques. «Sa force résidait dans ses convictions politiques révolutionnaires, une voix inimitable, une maîtrise rare de la langue comorienne qui lui permettait d’exprimer toutes les nuances de sa pensée», a-t-il souligné, ajoutant que «ces qualités, alliées à un travail assidu, lui ont permis de devenir au fil du temps un éditorialiste fin et pertinent».
Une analyse partagée par Saindou Kamal Eddine. Le journaliste qui dit être «privé de mots» après avoir appris le décès de Mselem Ali, a reconnu ainsi, lui aussi, le talent hors pair du défunt. «Il n’était pas seulement un journaliste, mais un faiseur de mots, un amoureux de sa langue qu’il débitait dans un naturel qui nous rendait tous admiratifs. L’on n’a jamais su où, de qui, il avait acquis cette érudition qu’il portait avec dignité, élégance et une voix gravement» exceptionnelle», a-t-il écrit.
L’ancien ministre Dini Nassur, ami proche du défunt, a mis en avant l’intégrité de Mselem Ali et sa fidélité aux grandes valeurs humaines. «Mselem Ali n’était pas seulement une grande voix de la radio nationale. Il était une mémoire vivante de notre histoire, une conscience fidèle à ses convictions, un homme dont la dignité avait résisté aux injustices, aux humiliations et aux bouleversements politiques», a-t-il posté, rappelant cette période de la Révolution soilihiste qui a façonné l’idéal de nombreux jeunes et dont les idées incomprises des uns ont, par la force de l’histoire, fatalement précipité la chute des autres.
Les vertus et les combats de vie du défunt
Dini Nassur a fait part de son profond respect à l’égard du défunt qui, contrairement sous nos cocotiers, ne s’est laissé impressionné ni par la puissance du pouvoir ni par le piège de l’argent. «Un homme qui a connu les épreuves sans perdre sa générosité. Un homme qui a traversé les bouleversements politiques sans renier ses convictions. Un homme qui savait que la fidélité à ses principes et à ses amis vaut davantage que les honneurs passagers», a-t-il souligné. «Aujourd’hui, la douleur de ton absence se mêle à une immense gratitude : celle d’avoir croisé ton chemin, partagé tes combats et connu l’homme remarquable qui se cachait derrière cette voix devenue familière à tant de foyers comoriens», a ajouté l’écrivain
Les qualités particulières du défunt ont été largement appréciées et commentées par d’autres internautes qui parlent «d’un homme serviable, fréquentait tout le monde avec la même simplicité, portait un amour profond à la vie et vouait une affection sans faille à la jeunesse». Bacar M’madi, dans un long texte en guise d’hommage au journaliste, a ainsi rappelé les vertus de Mselem et ses combats de vie. «C’était un homme d’un courage exceptionnel, un citoyen droit qui n’avait jamais peur de dire la vérité, tout en observant une stricte pudeur et en refusant toujours de s’immiscer dans la vie privée d’autrui. À travers ses nombreux écrits et prises de position sur les réseaux sociaux, il a inlassablement dénoncé l’injustice, l’incompétence, la corruption, la mauvaise gouvernance et la gabegie dans notre pays», a-t-il souligné.
Des vertus qui ont façonné l’homme durant toute sa carrière de journaliste souvent au péril de sa vie. «Avec l’ouverture démocratique de 1990, il retrouva un espace à la mesure de son engagement. Aux côtés de Cheikh Ali Bacar Kassim et d’une équipe de journalistes, il participa à la grande aventure de Tropic FM, cette radio privée qui contribua à ouvrir les ondes comoriennes à la pluralité des opinions, notamment à celles de l’opposition», a dit Dini Nassur. «Il faisait partie de l’équipe qui a fait descendre la station nationale, de son piédestal pour en faire une radio populaire extrêmement suivie à cette époque», a ajouté Ali Moindjié qui a rappelé le climat général d’intimidation et la grande vulnérabilité des gens de la presse. «La radio a subi beaucoup de pressions : interdiction, locaux incendiés, emprisonnement du propriétaire».
Pour les amis et collègues de sa génération, Mselem Ali n’a pas été honoré à la mesure du combat mené et des sacrifices consentis en faveur de la liberté de la presse et de l’éclosion des medias dans le pays. «Il connut la marginalisation, les privations, l’injustice et cette longue traversée du désert qui brise parfois les hommes les plus solides», dit Dini Nassur. Même si, selon eux, sa mémoire continuera d’exister en raison de l’héritage laissé dans les différentes stations où il a eu à prouver ses capacités de journaliste.
«Tu n’as peut-être pas reçu de ton vivant toute la reconnaissance que tu méritais. Mais il est des grandeurs que les titres ne peuvent mesurer et que les injustices ne peuvent effacer. La tienne appartient désormais à notre mémoire», indique l’ancien ministre. «Nous étions prêts à toutes les aventures et sacrifices pour défendre la noblesse du journalisme et son socle d’indépendance et de liberté. Le jour où ce pays reconnaîtra le talent, quelqu’un écrira ton nom sur le marbre», a conclu Saindou Kamal Eddine.
Un début de carrière professionnelle sous Ali Soilihi en 1976
Le journaliste s’est forgé un chemin, alors tout jeune militant révolutionnaire, devenant, grâce à sa voix imposante et à ses billets d’humeur, un présentateur au talent oratoire exceptionnel de la Radio Comores à la Radio Ngazidja en passant par Tropic Fm et la Tv-Sha. Il évolue rapidement et devient une référence de la radio nationale, faisant partie de la jeunesse soilihiste, prête à accompagner le Mongozi dans ses chantiers de transformation sociale. Après la chute du régime, Mselem Ali reprend les micros et doit faire face au régime des mercenaires.
Malgré les menaces des hommes de Bob Denard, l’homme ne renonce jamais à ses convictions et intègre Tropic Fm, puis retourne à la Radio Comores avant d’embrasser la politique au sein du Mdp-Ngdc, fondé par le feu ancien premier ministre Abbas Djoussouf. Après la défaite de ce dernier à l’élection de mars 1996 face à Mohamed Taki Abdoulkarim, le journaliste Mselem Ali se met en congé. Aux années 2000, il se rapproche de l’ancien président Mze Abdou Soule Elbak qui fonde le parti «Dudja», remportant les élections de 2002. Le journaliste sera nommé patron de la Radio Ngazidja. Il y passera quatre années avant de se mettre en retrait professionnel et de s’installer en France en 2010 jusqu’à nos jours.



