Comment est née votre vocation pour la sauvegarde du patrimoine ?
À la base, je suis ingénieure en Btp, spécialisée en bâtiment, sortie de l’école polytechnique d’Antsiranana à Madagascar, où j’ai été major de mon parcours Génie civil en juin 2019. C’est grâce à mon collègue Dhoifir Said, ingénieur Btp, que j’ai découvert le Collectif du patrimoine des Comores à la fin du mois de novembre 2019. C’est ainsi qu’une histoire d’amour est née entre l’Ujumbé et moi-même, un monument qui m’était jusqu’alors inconnu. Par la suite, j’ai travaillé parallèlement entre le ciment et la chaux. J’ai suivi plusieurs formations sur le patrimoine et je suis devenue cheffe de chantier des travaux de restauration du palais Ujumbe de Mutsamudu à partir de 2021.
Dans le chantier de restauration du palais Ujumbe, comment s’articule la collaboration quotidienne entre ingénieurs, architectes, artisans locaux et spécialistes du patrimoine ?
Étant de formation dans la construction moderne, mon immersion dans le monde de la restauration a été une découverte. Les étapes d’une construction restent toutefois les mêmes, même si la méthodologie de travail est différente. Les études architecturales et structurelles sont réalisées par les architectes et les ingénieurs. L’exécution des travaux se fait avec les artisans et les spécialistes du patrimoine, avec un suivi assuré par l’architecte du projet ou le coordinateur des travaux.
Quels sont les principaux défis techniques et architecturaux rencontrés sur ce chantier ?
La restauration elle-même est un défi. Vouloir revenir à l’état initial est plus compliqué que de construire un nouveau bâtiment. Il nous manque beaucoup d’informations. Parfois, je peux passer des heures à réfléchir à la manière dont certaines parties manquantes étaient conçues. On dirait un puzzle auquel plusieurs pièces sont absentes.
Justement, comment parvenez-vous à concilier les exigences des techniques modernes avec la préservation des matériaux et des savoir-faire traditionnels ?
Les techniques de construction sont plus ou moins semblables. Toutefois, ce qui diffère, ce sont surtout les matériaux. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ère du ciment et du fer, alors qu’hier nous étions dans une ère du calcaire et du bois. La transmission des savoir-faire constitue également un aspect important du chantier. Le chantier-école reste l’un des moyens utilisés par le Collectif pour transmettre des connaissances pratiques et théoriques. Nous en sommes à notre quatrième édition. Je donne aux jeunes un cours théorique sur les matériaux utilisés et leurs avantages. Viennent ensuite les cours pratiques, dispensés par les fundis zanzibarites du Zsths et l’équipe locale. Ils apprennent notamment à manier un mortier de chaux, à faire un dépôt d’enduit à base de ciment sur un mur ancien ainsi qu’à restaurer des bois dégradés.
Quelle opportunité ou quelle responsabilité nouvelle l’inscription de la médina de Mutsamudu au patrimoine mondial de l’Unesco représente-t-elle pour la sauvegarde de ce palais ?
L’inscription de la médina de Mutsamudu au patrimoine mondial est une opportunité de valoriser l’Ujumbe, de mobiliser des financements et d’attirer davantage de touristes. Cet afflux peut contribuer à l’économie locale en créant des opportunités pour les guides, les artisans, les commerçants, les hébergements et d’autres activités. Elle représente également une responsabilité pour la communauté, qui doit participer à la protection et à la transmission de ce patrimoine aux générations futures.
Quel message souhaitez-vous transmettre à la jeunesse comorienne pour l’encourager à s’emparer à son tour de la protection de notre patrimoine ?
Je pense que j’ai répondu à cette question au tout début. C’est un devoir indiscutable pour tout Comorien qui se sent Comorien jusqu’à sa dernière veine de préserver, de protéger et surtout de transmettre l’histoire de nos aïeux. Il ne s’agit pas seulement d’un monument, mais de notre identité et de notre histoire.


