Lors de la célébration, le 12 novembre dernier au Palais du peuple de Hamramba, de la Journée Maore, deux approches se sont distinguées dans la manière de poursuivre le combat pour le retour de Mayotte : d’un côté, ceux qui privilégient la poursuite du dialogue avec la France ; de l’autre, ceux qui estiment qu’il faut désormais saisir la justice internationale pour régler définitivement ce différend. À travers ce recueil de réactions citoyennes, Al-watwan a souhaité sonder l’opinion sur cette question.

 

Ibrahim Ahamada Mzé, Journaliste

«À ce stade, il est difficile de trancher entre la voie du dialogue et celle de la plainte. Depuis cinquante ans, le peuple comorien reste privé de toute vérité sur cette question. Dès lors, où déposer une plainte et avec qui engager un dialogue sérieux, alors que les grandes institutions internationales reconnaissent que les Comores sont constituées de quatre îles ? Je sais bien que chacune de ces options comporte son lot de difficultés et de manipulations.

Pour ma part, je pense qu’il faut revenir aux archives et s’inspirer des chemins tracés par ceux qui ont conduit notre pays vers l’indépendance. À travers mes travaux de terrain, notamment ma chronique radiophonique «Comores Djana ne lewo», j’observe que de nombreuses pistes de solutions existent, mais qu’elles manquent de suivi. Enfin, je suis convaincu que le renforcement du bien-être des populations des autres îles, ainsi que des initiatives capables de nous rassembler (comme l’équipe nationale ou l’organisation du hadj) peut contribuer à modifier la perception des habitants de notre île sœur, Mayotte.»

Sellah Zakaria, juriste

« Je pense qu’il est nécessaire de saisir les institutions judiciaires internationales afin de mettre un terme au cycle de négociations engagé depuis les années 1970. Il est difficile d’affirmer que le dialogue bilatéral ait produit des résultats concrets.Notre président répète souvent que la France serait comme notre cinquième île, car une grande partie de la diaspora comorienne y vit.

Pourtant, cette réalité ne devrait en aucun cas empêcher la France de reconnaître pleinement notre souveraineté, telle qu’elle est établie par les instances des Nations unies. Il ne s’agit pas de négocier un contrat, mais de faire valoir un droit fondamental : notre souveraineté, qui mérite d’être respectée. Si des négociations doivent malgré tout avoir lieu, elles devraient être limitées dans le temps et guidées par des objectifs clairs et reconnus. Nous savons tous que notre voix ne porte pas autant que celle de la France, mais nous devons la faire entendre pour défendre un droit qui nous est mondialement reconnu.»

Saïd Abasse Ahmed, docteur en sciences  politiques

«Il existe plusieurs pistes pour avancer rapidement vers la résolution de cette question. Trois axes peuvent être retenus.D’abord, il est essentiel de faciliter le commerce entre les deux entités afin de renforcer les liens. Il s’agit de mettre en place un véritable mécanisme d’échanges entre les autres îles et Mayotte. Ensuite, le dialogue avec Mayotte doit gagner en transparence, notamment sur le partage de fait de l’espace maritime. La France contrôle aujourd’hui près de la moitié de la Zone économique exclusive.

La question des ressources pétrolières mérite d’être posée, d’autant que Laurent Fabius avait demandé l’ouverture d’un dialogue à ce sujet, resté sans réponse de la part des Comores. Enfin, une pression juridique doit être envisagée, notamment en saisissant la Cour internationale de justice. Une approche combinée est nécessaire : il faut montrer que nous sommes prêts à mobiliser les grandes institutions internationales pour défendre nos droits. Le cyclone Chido a rappelé, par ailleurs, la réalité et la force des liens naturels entre les Comores et Mayotte.»

Anissi Chamsidine, ancien gouverneur de Ndzuani

«La position de la France sur Mayotte ne relève pas du dialogue, mais du monologue impérial. Depuis 1975, Paris s’entête dans une occupation illégale de cette île comorienne, en dépit de multiples résolutions des Nations Unies. Ce «dialogue» prôné par l’Élysée n’est qu’un leurre pour perpétuer une souveraineté illégitime et étouffer notre droit à l’intégrité territoriale. L’histoire de cette colonisation est une suite ininterrompue de fractures : après avoir artificiellement détaché Mayotte de l’archipel, la France a instauré en 1995 le «visa Balladur », une frontière policière meurtrière au cœur même de notre espace national. Ce visa est l’instrument d’un crime silencieux. En empêchant toute circulation légale entre les îles soeurs, il a transformé le bras de mer entre Anjouan et Mayotte en un « cimetière Balladur».

Depuis lors, des dizaines de milliers de comoriens ont péri et continuent à périr dans des naufrages, chavirés (ou sont renversés par la PAF) avec des embarcations de fortunes, les kwassas, surchargées par la nécessité de rejoindre des familles, d’accéder aux soins ou à un travail. Ces morts-hommes, femmes, enfants – ne sont pas des statistiques. Ce sont nos parents, dont les corps, pour la plupart, reposent dans une tombe liquide. Des récits de rescapés, qui ont nagé pendant des heures « jusqu’à ne plus sentir (leurs) jambes » après le naufrage de leur kwassa, témoignent de l’horreur quotidienne engendrée par cette politique. Face à cette tragédie, le silence de la communauté internationale est assourdissant. Ce que la France fait subir au peuple comorien est semblable à ce qu’Israël impose au peuple palestinien : une politique systématique de séparation, de fragmentation du territoire et d’étouffement des populations, sous le regard complice ou indifférent des grandes puissances.

Pourtant, si la Palestine est justement sous les projecteurs, la souffrance comorienne reste une note en bas de page de l’actualité. Notre régime local use du même langage trompeur en convoquant le peuple dans un simulacre de dialogue. Nous connaissons trop bien ce visage du dialogue. C’est pourquoi nous refusons désormais de participer à cette mascarade. Il est temps de porter notre combat sur le terrain de la vérité et de la justice. Nous devons saisir toutes les instances juridiques internationales pour exiger la reconnaissance de nos droits, la fin de l’occupation française et l’abolition du visa Balladur. Notre cause est juste, elle est légale, et nous devons être déterminés à la défendre par le droit, faute de l’avoir été par le dialogue»