Le film documentaire «Ça fait mal», projeté jeudi dernier, a le mérite d’avoir fait témoigner des femmes victimes de violences sexuelles intrafamiliales mais pas seulement. Des témoignages édifiants difficilement supportables.
Au début de la projection, le silence s’est installé. A l’écran, une main qui essuie nerveusement un nez qui coule. Le silence, lui, est entrecoupé par ses reniflements. L’on devine une enfant qui pleure. Les cœurs se serrent. On est en plein dans le film « Ça fait mal », consacré aux violences basées sur le genre. La projection se déroule l’après-midi du jeudi 6 août dans la salle de spectacle de l’Alliance française de Moroni.
La séance est vécue comme «un mal nécessaire», parce que les violences sont restées trop longtemps en terre comorienne une réalité silencieuse. Mais avant, Gorka Gamarra, l’un des réalisateurs (avec Jose Cendon, lauréat du World Press Photo) a eu une «pensée pour les victimes qui ont beaucoup contribué à la réalisation du documentaire». Les témoignages des victimes, toutes des jeunes filles, sont durs à entendre. Aucune ne témoigne à visage découvert. L’une d’elle dit toute son incompréhension concernant l’inceste qu’elle a subi.
La honte doit changer de camp
Elle a été violée par son père. «Lui vit sa vie, moi je suis calomniée. Pourquoi ne l’ai-je pas empoisonné», dit-elle. Et comme si cela ne suffisait pas, «sa famille me demande de m’excuser auprès de lui». Une autre intervient ; elle avait un mari violent : «Dès que j’étais enceinte, il me battait». Et c’est ainsi qu’elle perd son bébé alors qu’elle était enceinte. «A ma troisième grossesse, il m’a répudiée».
Le documentaire est conçu, selon ses auteurs, pour «sensibiliser». Y figurent également, outre les victimes, une psychologue, un prédicateur, un magistrat. La première dira : «90% des femmes qui viennent me consulter dans mon cabinet ont vécu au moins une violence sexuelle». Elle poursuit : «Elles ne vont pas les nommer parce que culturellement ce sont des notions qui n’existent pas». Et de donner des exemples : «Ça peut être une fille dont la jupe est soulevée par un garçon à l’école, ou une épouse contrainte par son mari à une relation sexuelle».
Présente à la projection de ce film d’une vingtaine de minutes, Faïzat Said Bacar, responsable de l’association Bora, a dit être «profondément touchée par le courage des survivantes». «Leurs témoignages nous obligent à regarder en face la réalité des violences faites aux femmes aux Comores. C’est une étape nécessaire : les femmes de ce pays méritent mieux que le silence et le déni de leurs souffrances», a ajouté celle qui est également avocate et vice-présidente au barreau de Moroni.
Le documentaire a été financé notamment par l’Union Européenne. Son chargé d’affaires, Pavlos Evangelidis, a prévenu lors de son allocution : «Ce ne sera pas forcément agréable de regarder ce film mais je pense que c’est la moindre des choses qu’on peut faire en hommage aux victimes». «Si l’Union européenne a choisi d’accompagner ce film, c’est parce que nous croyons qu’une société qui regarde ses plaies en face est une société qui commence à guérir», a-t-il par ailleurs soutenu.
La chanteuse Nawal, qui faisait partie du public, a elle-même révélé avoir été «abusée» quand elle était «enfant». «C’est parce que j’ai travaillé sur moi que je peux en parler sans pleurer», a-t-elle déclaré. «Je l’ai dit lors d’un passage à la télévision nationale, l’Ortc. Ma mère avait alors soutenu que je m’étais déshonorée». L’artiste ne s’est pas pour autant laissée démonter parce que la honte doit changer de camp et pour elle, c’est déjà le cas. Il pourrait être reproché à ce documentaire d’avoir fait l’impasse sur l’analyse systémique des violences basées sur le genre. «Il faut maintenant interroger et faire évoluer les normes sociales qui favorisent ces violences, réduisent les victimes au silence et protègent leurs agresseurs», a conclu l’avocate

